Il faut attendre en général de cinq à sept ans avant d’avoir droit à la parution d’un nouveau livre de Monique Proulx, mais chaque fois qu’il arrive on se dit que ça en valait la peine. Les univers qu’elle déploie sont toujours « accueillants », c’est-à-dire que même quand on y côtoie la peine ou la misère, une certaine forme de tendresse nous tend inexorablement la main. Dans Enlève la nuit, son plus récent roman, l’écrivaine fait encore la preuve de son don pour faire exister des personnages envers qui nous ne pouvons nous empêcher d’éprouver une grande affection. Markus est un jeune hassidique de Montréal qui a quitté la communauté pour voler de ses propres ailes. Seul et ignorant des codes de la vie moderne, il fera face à une vie hostile, mais qu’il est bien déterminé à apprivoiser. Accompagné de la touche de magie de Monique Proulx qui possède le talent de broder superbement la langue, il nous promet que le voyage, malgré les détours empruntés, mérite d’être entrepris.

Le personnage de Markus fait preuve de beaucoup de résilience, un mot souvent galvaudé, mais qui exprime ici parfaitement l’aptitude de votre narrateur qui, à 21 ans, abandonne tout ce qu’il connaît pour se créer une autre existence –, à se relever des difficultés rencontrées sur sa trajectoire. Qu’est-ce qui vous a mené à suivre le parcours d’un jeune homme qui a tout à conquérir, à commencer par la connaissance de lui-même?
Je crois vraiment qu’il n’y a pas de plus grande quête humaine que celle de découvrir qui on est, sous le fatras des informations et des conditionnements accumulés. J’avais la chance, avec Markus, de suivre un personnage complètement frais, qui débarque dans le monde comme un nouveau-né de 21 ans, plus étranger et perdu qu’un immigrant qui, lui, connaît au moins les clés de la modernité. Markus n’a pas le choix d’être résilient : il est en mode survie et apprentissage total. Quand on n’a rien, qu’on ne sait rien, il ne nous reste qu’à puiser dans nos forces vives, qu’à retourner sans cesse à ce noyau dur en nous, le meilleur guide qu’on puisse trouver. Et puis, quand on ne sait rien, comme Markus, qu’on n’a aucune idée préconçue, on devient un observateur impeccable de la société, on perçoit le côté toxique ou bon des êtres malgré les apparences. Il y a une grande liberté dans cette virginité-là. Et une forme de résistance héroïque : s’adapter, oui, rompre sa solitude, oui, mais pas à n’importe quel prix. Pas au prix de perdre ce qu’il y a de meilleur en nous.

Ce sont sans doute les personnages qui choisissent les écrivains, et non le contraire.

Il me semble que Markus, sorti de mon livre précédent (Ce qu’il reste de moi), ne m’a pas laissé le choix.

C’est comme s’il me disait : « Ne m’abandonne pas comme ça sur le trottoir d’une ville hostile! Raconte mon histoire. »

Et qu’il me disait aussi : « Si tu parles bien de moi, tu parleras par le fait même de toi. »

J’écris même lorsque je n’écris pas. Je veux dire par là que je ne peux me défaire de la vision panoramique et compatissante que m’a donnée l’écriture.

Markus est pour ainsi dire sauvé par l’écriture qui lui donne un autre horizon face à sa vie et engendre un sentiment de réalisation, d’accomplissement et de mise au monde. Chez vous, qu’est-ce que l’écriture fait advenir?
L’écriture convoque la meilleure partie de moi-même.

C’est une grande chance de découvrir tôt dans sa vie un médium qui nous permette de pénétrer le monde, d’en faire en quelque sorte un lieu hospitalier. L’écriture ne transforme pas le monde, entendons-nous. Elle ne peut rendre douce la rugosité de la vie. Mais en s’intéressant aux voyageurs de cette vie exigeante, en braquant son projecteur sur l’humanité qui se débat pour tirer de l’aventure un peu de bonheur, elle touche à l’essentiel.

L’écriture me permet d’investiguer sans relâche la complexité de l’aventure humaine. Je m’intéresse aux personnages qui semblent à première vue les plus éloignés de moi-même. Qu’ai-je en commun avec un jeune ex-hassidique qui a fui l’enfermement et qui cherche l’amour? Rien – mais tout, à vrai dire.

Une fois dépouillée des apparences et des contextes, me voici comme Markus réduite à mes besoins essentiels : trouver un sens à la vie, me connecter aux autres. Ce qui revient au même.

Car le sens de la vie, c’est justement de se connecter aux autres. Pas seulement aux autres humains, mais à tout ce qui nous apparaît « autre » : tout ce qui vit, tout ce qui bouge. Rompre enfin le sentiment de séparation d’où naissent toute détresse et toute guerre.

Ce qui est merveilleux avec l’écriture, une fois entrée pour de bon dans notre vie, c’est qu’elle donne une tournure définitive à notre vision de l’existence.

J’écris même lorsque je n’écris pas. Je veux dire par là que je ne peux me défaire de la vision panoramique et compatissante que m’a donnée l’écriture.

Markus, qui est également le narrateur du roman, apprivoise petit à petit le français, ce qui donne lieu à un détournement de langage qui en plus de provoquer le rire, multiplie le sens des mots et nous les fait voir sous un angle différent. Comment êtes-vous arrivée à inventer cette langue?
Je dis souvent que la langue est le personnage principal de mes romans. Oui, bien sûr, l’aventure d’un roman commence toujours pour moi par un personnage qui veut être exploré et mis en branle dans tous ses états. Mais presque immédiatement, le comment cet être s’exprimera et cheminera dans son monde devient le centre de mon exploration.

Je ne peux véritablement avancer dans l’écriture d’un roman tant que je n’ai pas trouvé la forme, le langage qui sous-tendra l’univers particulier de ce roman. Chaque roman est différent, chaque protagoniste appelle une couleur qui lui est propre.

Ce n’est pas que je dispose de milliers de couleurs dans ma palette, mais j’en ai suffisamment pour que chaque livre fasse entendre sa propre musique.

J’ai toujours aimé jouer avec les mots, leur faire rendre leur jus et leurs sonorités, m’éloigner de la facilité avec laquelle on a tendance à les disposer sagement et utilitairement. Le français est pourtant un instrument de musique merveilleux, dont toute une vie de pratique ne parviendra pas à épuiser les nuances, alors pourquoi être si paresseux?

En ce sens, le personnage de Markus, nouveau-né en français aussi bien qu’en toutes choses, était donc pour moi un véritable cadeau. J’ai pu m’épivarder en toute délinquance, inventer des mots, les travestir, écrire avec une inventivité jouissive. On s’est bien amusés tous les deux.

Ce qui est fantastique avec la nature humaine, c’est qu’elle n’en finit plus de nous étonner par ses couleurs et ses façons différentes d’essayer de tirer son épingle du jeu dans la grande aventure de la vie.

Plus que tout, votre personnage souhaite être une bonne personne et tendre la main à son prochain. À une époque où les gestes de solidarité et d’assistance sont certes présents, mais que l’individualisme et le chacun pour soi continuent de nous isoler les uns les autres, êtes-vous plutôt optimiste ou inquiète quant à la place que nous réservons aux liens qui nous unissent à notre prochain?
L’optimisme ou l’inquiétude n’apportent pas grand-chose à l’affaire. Il faut arrêter de voir le monde de loin, en plongée, comme une généralité désastreuse, et s’attaquer plutôt à ce qui nous entoure immédiatement. Qu’est-ce que moi je veux, je peux, je dois faire, dans ma vie de tous les jours, pour appartenir et donc être heureux?

Ce n’est pas tant que Markus souhaite être une bonne personne : c’est plutôt qu’il cherche la voie pour s’insérer dans le monde – pour être heureux. Être heureux, qu’on le veuille ou non, passe par l’oubli de sa petite personne déchirée et nombrilique. C’est ce que commencent à découvrir les milliardaires de cette planète. C’est ce que la plupart de nous avons encore à découvrir. Mais le plus merveilleux dans l’histoire, c’est que goûter à la générosité, sous quelque forme qu’elle se présente, fait immédiatement goûter à la joie.

Être tout recroquevillé sur soi-même, dans une contraction maladive, n’est ni normal ni heureux.

Ça finira bien par se savoir.

Ce qui marque aussi dans le roman est votre respect pour chacun de vos personnages. Vous n’établissez pas de hiérarchie entre eux et n’estimez surtout pas leur valeur selon leur condition ou leur situation. Pauvres ou fortunés, professeurs ou apprentis : quel est le dénominateur commun qui définit notre condition humaine?
Les personnages secondaires d’un roman ne savent pas qu’ils sont des personnages secondaires. Chacun d’eux a sa voix à faire entendre, ses détresses à exprimer, sa faim d’amour à rassasier. Aussitôt qu’on les a fait entrer dans notre laboratoire, ils sont aussi utiles les uns que les autres, aussi porteurs de richesses uniques. J’aime autant le désagréable Moron que la dévouée Virginie Hébert, l’inventive Raquel que la torturée Laila, le poqué Charlie que le bien nanti Thomas – avec une préférence marquée bien sûr pour Markus. Ce qui est fantastique avec la nature humaine, c’est qu’elle n’en finit plus de nous étonner par ses couleurs et ses façons différentes d’essayer de tirer son épingle du jeu dans la grande aventure de la vie.

Le dénominateur commun de la condition humaine, c’est la recherche du bonheur, la plupart du temps dans toutes sortes d’avenues croches qui donnent que des résultats éphémères – quand elles en donnent. Poutine, en ce moment, est persuadé que son bonheur passe par la sujétion totale de l’Ukraine, tandis que ma voisine montréalaise mise tout sur une maison au Portugal.

Markus, lui, croit qu’il sera heureux en rendant les autres heureux.

Parions que c’est lui qui a le plus de chances d’y parvenir.

Photo de Monique Proulx : © Catherine Gravel

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