« Pour rencontrer l’espérance, il faut être allé au-delà du désespoir. Quand on va jusqu’au bout de la nuit, on rencontre une autre aurore. » Cette somptueuse citation de Georges Bernanos semble traverser comme un fil rouge Une joie sans remède, le second roman de Mélissa Grégoire, au-dessus duquel plane entre autres l’esprit de l’écrivain français né à la fin du XIXe siècle qui faisait lui aussi glisser ses lecteurs dans une douce langueur

Il faut avoir une sensibilité certaine pour suivre dans sa nuit les pas de l’héroïne d’Une joie sans remède. Mais la nuit de Mélissa Grégoire est parsemée d’étoiles auxquelles on s’accroche coûte que coûte jusqu’à la fin. Au départ de ce roman écrit à la première personne et sondant les parts intimes de l’écrivaine, il y a Marie, la narratrice trentenaire, enseignante de littérature au collégial forcée de prendre un congé de maladie. Pour une seconde fois. Elle aurait bien voulu le cacher – à elle-même et aux autres, surtout –, mais anxiété et épuisement ne prennent pas de repos dans sa vie pourtant rangée et sécurisée aux côtés de son conjoint Antoine, son aîné de plusieurs années qui partage la même passion pour les lettres et qui veille sur elle avec grande tendresse. Or, si les maladies de l’âme étaient si faciles à démystifier, les cabinets d’analyse seraient vides; il y aurait certainement moins de romans, aussi.

Marie doit aller à sa propre rencontre une bonne fois pour toutes. Le chemin pour y parvenir se dévoile à un rythme rigoureux et sans faille, entre les souvenirs familiaux qui façonnent les êtres et le piège du présent qui se referme sur elle. Dans l’antre de la bête qui la dévore, et avec une langueur devenant la « petite musique » de l’histoire, elle mène un combat pour la délivrance qui devient aussi le nôtre. Difficile de résister à l’effet entraînant de cette langueur, justement; comme si, en se révélant, la narratrice nous forçait à nous asseoir face à nous-mêmes. La rencontre, bien que déterminante, ne se fait jamais sans heurts.

Mouchette l’incomprise
Chez Marie, ils s’additionnent. D’abord – et c’est peut-être ici le nerf de la guerre – l’enseignement des lettres au cégep. C’est l’étincelle qui provoque l’implosion. « Elle a un grand amour de la littérature; elle voudrait le transmettre, et ça ne passe pas auprès de ses étudiants, explique Mélissa Grégoire. C’est une femme qui est hypersensible, alors qu’il y en ait deux, au fond de la classe, qui rient du personnage de Mouchette, de Bernanos [dans Nouvelle histoire de Mouchette, 1937], ça l’anéantit. Il faut dire qu’elle s’identifie un peu à Mouchette, cette jeune fille violée et abandonnée par le village, et qui se suicide. Elle ne peut pas imaginer que ça ne puisse pas intéresser les étudiants… »

Si la question de la transmission était présente dans le premier roman de l’auteure – L’amour des maîtres, paru en 2011 –, elle est partout dans Une joie sans remède. « Cette histoire a commencé à me travailler à la mort de ma propre grand-mère, autour de 2008, raconte Mélissa Grégoire. Quand elle est morte, c’est tout un monde fondateur qui est parti; il y a eu comme un grand vide; je me sentais anéantie, je ne savais plus comment faire pour avancer. Ma grand-mère vivait dans la joie; elle était forte; elle me portait, en un sens. J’ai compris qu’elle pouvait aussi m’habiter. C’est ce qui arrive souvent quand quelqu’un meurt : il entre en nous, et nous prenons de sa force. Je pense que c’est ce qui est arrivé, mine de rien. Alors j’ai voulu la faire sortir de l’ombre avec l’écriture. »

Enseigner, transmettre, aimer, vivre, survivre, vaquer, prendre soin, ne pas enfanter (dans le cas de Marie – qui a à lutter contre ce fantôme-là aussi; autre deuil à entreprendre) : tout ça est au cœur de ce roman qui traduit des réalités de l’époque actuelle, tout aussi effrénée qu’elle est remplie d’exigences de performance, de solidité, d’éclat et de vitesses à suivre, sans quoi c’est l’échec. « Je pense qu’il y a toute une partie de Marie qui s’en est mis sur les épaules; elle est dans l’admiration de ces femmes, comme sa grand-mère et sa mère, qui sont des modèles pour elle et, en même temps, c’est comme si elle a l’impression qu’elle porte le poids de leur fatigue, de leur charge mentale très forte. Elle vit dans leur prolongement, mais là, elle ne se sent plus à la hauteur; elle n’est plus capable d’en mener aussi large qu’elles », indique celle qui a repensé à la vie de ses aïeules dans son processus de création.

Mal dans la peau
De ce sentiment d’inadéquation naissent aussi honte et culpabilité. Marie s’isole, Marie souffre. Sa peau réagit même en laissant apparaître des boutons qui la défigurent. Elle se sent coupable de ne pas avoir, aux yeux des autres, une « véritable maladie ». Plus elle se sent jugée, plus elle est en train de se faire des « vraies maladies » apparentes qui justifient le fait de s’enfermer. « La peau est très parlante… Vous connaissez l’expression “être mal dans sa peau”… », poursuit-elle.

Cette peau réactive, elle la traîne chez l’analyste, la fait interagir avec lui et avec quelques autres personnages secondaires, mais non sans importance dans cette histoire. Puis il y a Antoine, l’amoureux maternant qui s’exilera pour lui laisser l’appartement comme un chantier d’espoir à défricher et sur lequel se rebâtir. Une joie sans remède est aussi une ode à ces hommes qui aiment sans frasques et coups bas, sans paternalisme et aveuglement patriarcal. Ce n’est pas banal de le noter. Ces amours-là ne font pas couler beaucoup d’encre, et pourtant d’eux vient certainement une certaine libération.

Photo : © Marc Montplaisir

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