Mélikah Abdelmoumen: De la haine de soi, de la violence familiale et de bien d’autres choses

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Le désir ardent de s'émanciper, le besoin irrépressible d'accéder au bonheur, l'espoir légitime de trouver l'amour et le geste de passer par l'écriture pour se reconstruire constituent des sujets souvent abordés en littérature. Avec Alia, son quatrième roman, Mélikah Abdelmoumen parvient à les visiter de façon tout à fait remarquable. Le résultat : un ouvrage sobre, resserré, vibrant. Incursion dans les coulisses de la création d'une œuvre intimiste portée par des questions fondamentales.

«Avant d’arriver ici [à Montréal, car elle vit désormais à Lyon, en France], avant de me lancer dans le tourbillon médiatique, j’ai relu mon roman et je suis sûre d’au moins une chose : c’est d’avoir avancé par rapport à mes livres précédents. Avec celui-ci, souligne Mélikah Abdelmoumen, je pense vraiment avoir écrit un roman serein.» Alia Ben Fasser, sa narratrice, ne pourrait en dire autant. Jeune écrivaine dans la trentaine, cette dernière a acquis une retentissante renommée à la suite de la publi-cation de ses Autofragmentations, récits ouvertement autobiographiques qui lui ont valu un procès pour diffamation de la part de ses parents. Alia : «Il y a longtemps que je rêve d’écrire un livre de vengeance, pur et dur. Un livre sur la dévastation. Un monument à mon propre courage. Le récit de toutes les horreurs que j’ai endurées, pour montrer combien il est incroyable que j’aie réussi à devenir ce que je suis». La question de la violence familiale est au cœur de ce roman.

«Le Dégoût du bonheur, mon livre précédent, est principalement un livre sur la violence conjugale. Dans les deux cas, c’est ce qui est au centre de l’histoire et dont les gens me parlent le moins», note Abdelmoumen. Prise en otage par un père arabe et une mère québécoise qui se sont de tous temps livré une guerre ouverte, Alia a développé une forte propension à s’exposer à la violence des autres, même une fois sortie du cercle familial. Fabulatrice, mythomane, égocentrique et acerbe à ses heures, la jeune femme n’est pourtant pas tout à fait pessimiste. Livrée à ses doutes, elle trouve le moyen de rêver et aspire même à accéder au bonheur. Mais, pour elle, la vie n’est pas un long fleuve tranquille.

Par l’écriture, Alia a cherché à venger les années de souffrance que ses parents lui ont infligées. La violence par la violence. Un cercle plus que vicieux. Et pourtant, à l’époque de l’écriture de ses fâcheuses Autofragmentations – il faut préciser que l’histoire nous est rapportée après coup –, elle était loin de connaître la véritable origine de toute cette violence. Loin, aussi, de s’attendre à voir entrer dans sa vie un frère jumeau…

«Une phrase pourrait résumer l’un des grands messages que contient mon roman, explique Abdelmoumen : « Faites attention à vos enfants!  » Disons que ce livre-là a été écrit entre autres pour dire ça. Je ne suis pas sûre que j’en étais consciente quand je l’ai commencé, mais ça s’est imposé à un moment donné. Je suis vraiment scandalisée par la méchanceté et la négligence, surtout lorsque les deux se rapprochent. On traite peu souvent du fait que, dans la vie, une personne peut se comporter comme quelqu’un qui se déteste tout en oubliant (plus ou moins consciemment) qu’elle se déteste. Et c’est de là, j’imagine, que part ultimement l’étincelle de la violence.»

Ainsi, Alia raconte l’histoire d’une jeune femme qui apprend à devenir elle-même en se libérant du joug de ses parents, qui se déconstruit pour mieux se reconstruire, fait le ménage dans son héritage familial et se débarrasse de ce qui ne lui ressemble pas. Il y a, en germe dans cette œuvre, ce qui fait la puissance de L’Avalée des avalés de Réjean Ducharme: affrontement entre les deux parents (d’origines et de cultures différentes – le détail n’est pas anodin), voix singulière de la narratrice, utilisation du langage comme élément salvateur. «À un certain moment, il a m’a fallu m’éloigner de la théorie pour revenir à l’essentiel de ce que je voulais raconter, pour obtenir une histoire dépouillée, un style sobre et une intrigue efficace. C’est là que le vrai plaisir de l’écriture a commencé, là que j’ai fait entrer le personnage de Jack McCoy, là que je me suis laissée aller à une certaine fantaisie, là que j’ai développé l’histoire d’amour entre Alia et Blaise. C’est vraiment à partir du moment où j’ai assumé l’histoire que je voulais raconter et que j’ai cessé de vouloir faire la démonstration de quelque chose que j’ai réussi à voir la lumière au bout du tunnel», avoue l’auteure.

De l’autofiction comme d’une tache tenace…
Dès le départ, pour Alia, la violence provient des mots. Mais c’est aussi grâce à eux qu’elle parvient à s’en sortir. «Dans cette histoire, tout passe par les mots. Ce sont eux qui doivent être à l’avant-scène», insiste Abdelmoumen. Sur le plan formel, le roman cons-titue un long voyage qui revient à l’amorce de l’intrigue. Dans quelles circonstances la narratrice s’est-elle retrouvée dans une chambre avec un homme qui lui lance : «Je suis ton frère»?

L’écrivaine convient toutefois qu’aborder la question de la violence dans le cercle familial n’est pas une mince affaire et que cela peut déranger certains lecteurs. Il faut parfois se faire violence pour entrer à l’intérieur de soi… : «Mon père avait une phrase très intéressante : « Quand on lit un roman, ça nous en dit autant sur nous que sur la personne qui l’a écrit », raconte Abdelmoumen. C’est quelque chose qu’on a trop souvent tendance à oublier. Ce qui fait beaucoup écran à la lecture d’un roman comme celui-ci, c’est le fait que la narratrice soit aussi romancière. Les gens vont ainsi chercher les traces de l’écrivain non pas dans les éléments et les événements de l’histoire, mais dans un personnage qui lui ressemble. Et je trouve ça navrant. C’est devenu tellement omniprésent, cette manie de chercher l’écrivain dans l’œuvre eu égard à la réalité, qu’on peine à y échapper». Il s’agit en effet d’un bien désagréable penchant, car chercher ce qui provient réellement de la vie de l’auteur empêche d’y trouver ce qui peut nous parler de nous.

Il aura fallu cinq années à Mélikah Abdelmoumen pour atteindre le niveau d’achèvement qui caractérise ce quatrième roman. Visiblement, elles ont été bien investies. L’écrivaine évite bon nombre de pièges dans lesquels elle aurait très bien pu tomber et laisse suffisamment de portes ouvertes pour susciter la discussion. Alia, en bout de course, marque l’entrée de la jeune écrivaine dans la cour des grands!

Bibliographie :
Alia, Marchand de feuilles, 192 p., 19,95$
Le Dégoût du bonheur, Point de fuite, 274 p., 24,95$
Lima Destroy et Robinette Spa, Point de fuite, coll. Point G, 192 p., 14,95$

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