C’est un roman comme une révélation qui surgit en même temps que la montée de la sève dans les arbres. S’il n’y a pas de recette magique dans son nouvel opus, l’écrivaine Maya Ombasic présente du moins une voie pour atteindre l’extase charnelle qui puise sa source en soi. Quand tout semble éteint, Dans les murs peut devenir cette porte au seuil de l’éclaircie, portée par des vibrations qui dépassent l’entendement. Oui, oui.

L’essayer, c’est l’adopter, prétend le slogan publicitaire suranné. Ce n’est pas un nouveau rouge à lèvres ou un régime amincissant que propose la fort convaincante Maya Ombasic au bout du fil. Depuis le temps qu’elle peuple notre paysage littéraire avec des livres dotés d’une grande profondeur, par exemple Chroniques du lézard (Marchand de feuilles, 2007) et Mostarghia (VLB éditeur, 2016), le plus autobiographique de ses titres qui revenait, entre autres, sur son enfance à Mostar, dans le sud de la Bosnie-Herzégovine, sur la guerre et son périple de réfugiée, on ne se serait pas attendu à moins de sa part.

Difficile d’ailleurs de ne pas être remué au sortir de l’histoire de cette Laure Capelli, héroïne qui quitte mari et fils pour se rendre à Trieste, question de prendre le large alors que rien ne va plus dans son couple. La possibilité de trouver là-bas des manuscrits inédits pour faire avancer ses recherches sur la littérature migrante tombe donc à point.

Empreint de passages poignants liés aux thèmes de prédilection de Maya Ombasic, comme la lutte des migrants, ce roman met aussi à l’avant-plan la quête d’une femme à la croisée des chemins. De Trieste à Istanbul, d’Istanbul à Beyrouth, de Beyrouth à Sarajevo, marquée par les stigmates de son passé, Laure découvre enfin que la joie intérieure et ses vibrations ne dépendent de personne d’autre qu’elle-même pour atteindre leur apogée.

Véritable fer de lance de cette découverte spirituelle rédemptrice, la rencontre de Constantin, avec qui elle noue une relation passionnée, donne à lire des passages érotiques parmi les plus réussis de la littérature québécoise des dernières années. Puisque le temps pandémique donne plus d’angoisse que de grands frissons, on peut dire que je les traque : « Il me déposa comme si j’étais une pierre précieuse sur le fauteuil en soie ocre qui faisait dos à la fenêtre grande ouverte sur la mer. Une onde de jouissance me traversa tout le corps et j’eus l’étrange impression, malgré la fatigue, d’être entièrement centrée, alignée, comme si pendant toutes ces années sans lui, j’avais été une femme décalée, privée de cette soudaine unité qui émergeait de tout mon être. […] Je me suis totalement abandonnée à cet homme dont l’attraction se situait par-delà les mots et la raison; l’ouverture qu’il faisait au centre de mon être me donnait toujours cette nette impression d’être en symbiose avec tout ce qui m’entourait. Plus je m’ouvrais, plus j’effaçais les dernières frontières entre lui et moi. Moi et lui, une seule âme, l’âme du monde. »

Les eaux du désir
Celle qui enseigne aussi la philosophie à Montréal insiste pour dire, comme en témoigne l’extrait précédent, que le fameux Constantin n’est qu’un prétexte pour mener Laure vers ce rendez-vous avec elle-même. « Une femme aussi aurait pu trimballer ça, apporter à la narratrice cette jouissance physique. Il ne fait que pointer vers la septième demeure du château de l’âme de sainte Thérèse d’Avila », explique-t-elle en faisant référence au Château intérieur ou Le livre des demeures, chef-d’œuvre spirituel et mystique de l’Occident écrit par cette sainte au XVIe siècle.

La célébrissime carmélite y explique entre autres les stades successifs du chemin à travers duquel l’âme doit passer pour atteindre cette extase tellement lisible sur son visage dans la Transverbération, célèbre sculpture en marbre de Gian Lorenzo Bernini présente à l’église Santa Maria della Vittoria de Rome en Italie qu’a déjà visitée la nomade autrice.

Mais l’exploration extatique de Laure, y compris cette référence sacrée à Thérèse d’Avila, n’aurait pas été possible sans la rencontre inopinée de la romancière avec un autre saint qui occupe une place de choix dans son histoire, tel un pivot dans son processus de création. À ce sujet, Maya Ombasic me raconte qu’un jour, alors qu’elle était bloquée depuis un moment dans l’écriture de cet opus, elle est entrée par hasard dans l’église maronite Saint-Antoine Le Grand. En y découvrant le visage de saint Charbel, prêtre et moine ermite libanais ayant vécu au XIXe siècle, l’autrice a eu une sorte de révélation. Pas étonnant que le tombeau de l’homme ne cesse d’attirer les visiteurs du monde entier. « J’en ai parlé à une amie libanaise qui m’a dit qu’il me fallait aller sur sa tombe au Liban… C’était fou, mais c’était plus fort que moi », précise-t-elle, en plus de remercier à la fin de son roman les moines du monastère Saint Maron d’Annaya de l’Ordre libanais maronite de lui avoir ouvert leurs portes.

Nos insoupçonnés pouvoirs
« Aujourd’hui, je voulais tout apprendre sur lui, et sur son corps qui n’avait cessé de défier les lois de la nature. […] Pour moi, cette transsudation perpétuelle n’était rien d’autre que la source tangible de l’amour : plus il était désiré, vénéré et aimé, plus Charbel se donnait », précise d’ailleurs la narratrice au sujet du saint homme. « Être soi-même, atteindre sa nature véritable, c’était ça, la transfiguration. Et c’est ce que ce saint continuait de dire à tous ceux qu’il appelait à lui : par-delà notre enveloppe, nous ne faisons qu’Un », mentionne-t-elle, dans cette histoire riche de symboles qui donnent de nouvelles perspectives sur les possibilités salvatrices du corps.

En deux ans, ce dixième livre de l’autrice montréalaise s’est finalement écrit, mû notamment par les forces de sainte Thérèse d’Avila et de saint Charbel, dont l’exemple de leur foi immuable m’est apparu comme une clé à travers Dans les murs. « Parfois, on se laisse habiter par des muses, et d’autres fois, c’est elles qui mènent », ajoute-t-elle, donnant l’irrésistible envie d’être à l’écoute et de croire en ces puissances divines qui résident en nous. Ô précieuse lecture.


Photo : © Melany Bernier

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