Martina Chumova : Rappeler les souvenirs

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Martina Chumova : Rappeler les souvenirs
La narratrice convoque sa mémoire pour rassembler sur papier quelques bribes de souvenirs plus ou moins lointains. Mais est-il vraiment possible de restituer le passé? Ce qui nous apparaît comme un souvenir nous appartient-il vraiment? Peu importe puisque nous sommes faits de cet amalgame de fiction et de réalité. Martina Chumova, l'auteure de Boîtes d'allumettes (Le Cheval d'août), nous mène de la Tchécoslovaquie à Montréal en empruntant le chemin qui transcende tous les exils : la littérature.

Votre roman est constitué des souvenirs disparates de la narratrice. Invoquer la mémoire est-il un moyen de mieux comprendre ce qui nous a échappé?
J’aime bien l’idée d’invoquer la mémoire, comme on invoquerait une divinité ou un esprit, quelque chose qui se trouve sur un plan différent de la réalité quotidienne, mais y restant tout de même relié.

On fait appel à la mémoire pour tenter de comprendre, ou encore simplement prendre conscience de choses qui sont là, plus ou moins profondément enfouies, et qui nous influencent sans qu’on le sache nécessairement.

Mais la mémoire ne se laisse pas invoquer à volonté.

Une étude en histoire orale m’avait frappée; la chercheuse interrogeait des femmes sur leur jeunesse dans l’Angleterre des années 30. Elle n’avait de prime abord recueilli que peu de souvenirs intéressants : les femmes évoquaient des anecdotes figées, maintes fois répétées, ou même des clichés provenant de films. C’est lorsque des objets leur ont été présentés, des objets qui faisaient partie de leur quotidien dans leur jeunesse, que les souvenirs ont commencé à fuser, en provoquant d’autres, par un effet de cascade.

Je tente de me rappeler où j’ai lu cette étude, et à quel moment, dans quelles circonstances, mais je n’y arrive pas.

Bref, je ne sais pas si la mémoire s’invoque tant que ça. Parfois. D’autres fois elle survient. Ou pas, selon le contexte. Et tant de choses nous échappent.

Vous écrivez : « C’est peut-être ce qui revient avec plus de force, certains chemins parcourus mille fois, les ornières doubles dans les champs ou les sentiers qui fendent l’herbe haute. » En quoi les paysages habités modifient-ils notre rapport au monde?
Les paysages structurent notre façon d’habiter le monde, de le percevoir et le comprendre. Une personne qui grandit entourée de montagnes sur lesquelles bute le regard ne sera pas traversée des mêmes impressions fondatrices que celle qui vit dans une plaine où le regard se perd au loin, je crois.

Sans doute s’impriment particulièrement en nous les paysages qu’on appréhende lorsqu’on les parcourt à pied, à cause du rythme qui oblige à l’ancrage dans les aspérités du chemin. Et parce qu’en marchant on ne fait pas que regarder le monde de loin : on n’échappe pas à la neige, au vent, à la sueur. À l’herbe humide sur les mollets.

Mais c’est peut-être juste ma vision idiosyncrasique des choses, due au fait qu’on marche beaucoup dans ma famille…

Je suis convaincue que la liberté – ce qui nous est accessible de liberté – est chaque jour à reconquérir […]

À la lumière du portrait d’ensemble façonné par l’amoncellement des réminiscences, qu’est-ce qui revient le plus souvent à la surface? L’amour, l’enfance ou la littérature?
Les trois éléments se trouvent à des niveaux différents du livre.

L’enfance – certains fragments qui fondent ce que nous sommes – est ce qui veut remonter à la surface, tandis que l’amour et les livres y sont déjà, à la surface.

La situation amoureuse dans laquelle la narratrice se trouve amène certaines images plus ou moins dormantes à vouloir être racontées. Il est aussi possible que cette situation, où se mêlent ruptures, incertitudes et espoirs, fait écho à certains souvenirs de l’enfance de la narratrice, voire en suscite l’émergence.

Quant à la littérature (ou, dit de façon plus prosaïque, les livres), elle occupe une place considérable dans ma vie, donc il était normal, nécessaire, que cela se manifeste dans le texte. Les livres occupent de l’espace au quotidien, ils ont un poids, ne serait-ce que dans des boîtes qu’on déménage. Et bien sûr ils existent à des niveaux moins tangibles aussi, par les idées et images qu’ils font naître en nous, qui deviennent nôtres ou auxquelles on s’oppose.

Quelle partie des souvenirs risque davantage la distorsion avec le temps, les bons ou les mauvais?
Je ne sais pas! Et je n’avais à vrai dire jamais réfléchi à la question.

Mais elle m’intriguait, et je l’ai un peu posée autour de moi… certains m’ont dit que nous avons tendance à estomper ou à embellir les souvenirs douloureux… d’autres que ce sont eux justement qui se gravent le plus profondément en nous. Les deux cas de figure me semblent possibles.

Mais tous les souvenirs sont propices à la distorsion… la mémoire est un processus actif de sélection et de construction. Nous nous rappelons ce qui est important pour nous. Et puis il y a les souvenirs partagés, nos souvenirs qui croisent ceux des autres, qui peuvent s’y superposer ou les remettre en question.

Par ailleurs me fascinent ces études suggérant que la conviction que nous avons de l’acuité d’un souvenir n’est aucunement en lien avec sa justesse. Mais c’est une préoccupation récente, ce n’est pas présent dans ce livre. Le texte qui est devenu Boîtes d’allumettes partait au contraire du désir d’aller au plus précis, au plus concret possible de certains lambeaux de réminiscences significatifs, sans en éluder les franges et lacunes.

La narratrice se trouve dans une relation sentimentale toxique. Rester quand tout annonce qu’on devrait partir fait-il la preuve que notre liberté demeure toujours à reconquérir?
Je suis convaincue que la liberté – ce qui nous est accessible de liberté – est chaque jour à reconquérir, et pas seulement dans le domaine sentimental.

Photo : © Mathieu Lefèbvre

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