Mark Lavorato : Le mouton noir de l’Ouest

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Mark Lavorato est adorable. Difficile d’ailleurs de ne pas craquer pour cet anglo originaire de l’Alberta qui, après être « tombé en amour » avec le Québec et notre langue française (!), signe Serafim et Claire, l’histoire de deux idéalistes dans un Montréal des années 20, période sombre de l’histoire de la métropole. Le résultat est impressionnant de rigueur et de sincérité.

Paradis City de Jean Leloup lui va bien. Le tube retentit dans les haut-parleurs du Café du Plateau Mont-Royal, son quartier d’adoption, quand Mark Lavorato, en cherchant ses mots parfois, raconte l’essence de son troisième roman, le premier de sa bibliographie à être traduit en français, qui est à l’image de sa fougue et de ses fascinations. C’est l’excellente traductrice Annie Pronovost (Les filles peintes) qui donne une voix francophone à cette histoire d’abord parue au Canada anglais en 2014. Quand il apprend qu’à mon humble avis, elle a fait un travail de pro, qu’elle en a de toute façon vu d’autres, l’auteur, qui est aussi correcteur, semble comblé, rassuré quant au destin en français de ce qu’il a mis trois ans à boucler dans sa langue originale et qui trace le destin parallèle de deux jeunes épris de liberté dans le Montréal trouble et incertain des années 20.

Envers et contre tous
D’abord, il y a Claire, jeune Canadienne française, danseuse de plus en plus en vogue, qui tente, envers et contre tous, de vivre de son art dans la grande ville, au grand désespoir de ses parents et d’une certaine classe de la population peu encline à encourager la poursuite des rêves, surtout ceux d’une francophone, demoiselle de surcroît, qui touchent aux arts, ô cette grande « folie » déraisonnable et si près du vice. Belle, passionnée, attachante, Claire est surtout entière, comme on peut aimer les grands personnages qui secouent l’ordre des choses et les conventions. « Au moins, avec la danse, la banalité pouvait être interrompue de manière inattendue par le sublime. Pour Claire, il y avait encore des moments, sur scène, qui lui semblaient rien de moins qu’extraordinaires, capables d’éclipser toute une éternité de moments ordinaires », décrit au mitan de son roman Mark Lavorato.

Quant à Serafim, qu’on découvre aussi par petites touches, quand il débarque à Montréal, il reste hanté par un amour perdu qui continue de l’obséder. D’origine portugaise, le jeune homme racé et impétueux immortalise ses visions comme le temps en pratiquant la photographie de rue, une passion que le héros de cette fiction a en commun avec son créateur et qui y tient un rôle de premier plan puisque l’auteur, sans avoir ajouté des photos à son texte, fait tout comme, en décrivant des images comme s’il s’agissait de clichés. « Dans chaque journal, de 1925 à 1934, les photos qui accompagnent les articles illustrent des portraits de personnages, sans égard au sujet de la nouvelle. Si l’événement photographié concernait, par exemple, l’écroulement d’un pont, on y retrouvait des visages d’individus! C’est absurde. Or il y avait des photographes de rue qui montraient autre chose, qui allaient au-delà des simples portraits, comme Henri Cartier-Bresson. Et, cette manière de faire a explosé dans les années 30. C’est en quelque sorte les débuts du photojournalisme qu’on connaît aujourd’hui et que j’aime exercer. »

Émerger à deux
À travers la turbulence de ces années sombres de dépression qui prend d’assaut la métropole montréalaise, au milieu de la corruption, de l’omniprésence du clergé, des divisions entre les francophones et les anglophones – qui occupaient davantage les postes de pouvoir –, l’émergence de mouvements sociaux revendicateurs comme les suffragettes, Claire et Serafim se croiseront pour battre le fer côte à côte et, ainsi, émerger des flots, plus forts à deux.

La sensibilité avec laquelle Lavorato, né de père italien, saisit cette réalité pourtant si loin de ses racines albertaines est étonnante. « Je viens d’une famille conservatrice, d’une ville conservatrice, où règnent des sentiments négatifs sur les Québécois et le français… On dit parfois que les Québécois veulent tout, qu’ils ne sont jamais satisfaits de ce qu’ils ont, qu’on leur en donne déjà assez… Mais en venant ici, j’ai compris autre chose, que le peuple ici, avant la Révolution tranquille, avait toujours été persécuté par le pouvoir anglo et le reste du Canada… Ça m’a fait un choc, ça m’a rendu curieux au sujet de votre province, et… charmé aussi! Montréal est si belle, et il y a une tradition ici, une âme, quelque chose d’unique comme un feu qui a pris en moi. »

Si bien que l’écrivain, qui a grandi à l’ombre des Rocheuses, a choisi il y a six ans de s’y installer, d’y écrire, d’y photographier ce qui l’ébranle et l’émeut.

Regard étranger
Si savoir que Serafim et Claire sera lu par des Québécois francophones l’angoisse un peu, il n’en demeure pas moins convaincu que n’étant pas d’ici, il a le recul salutaire pour observer les enjeux québécois et y imaginer un univers.

Serafim and Claire a suscité des réactions d’étonnement chez plusieurs qui ignoraient le chemin parcouru par nos ancêtres québécois. « En 1934, chez les anglophones de Montréal, il y avait un des plus bas taux de mortalité infantile au monde. Chez les francophones, il y avait le plus haut taux après Calcutta! Cette statistique fait toujours son effet et je pense que cette histoire l’illustre bien. Malgré ces chiffres, on ne remettait pas en doute l’Église, le pouvoir, le gouvernement… Pourquoi ce silence? Ça fait partie de ma fascination pour vous. Et n’allez pas penser que c’est sombre, je crois qu’il y a beaucoup d’espoir entre les lignes. »

Pas de doute ici, car Claire et Serafim symbolisent ce qui est sur le point de changer à l’orée des années 30, comme une promesse qui se profile à l’horizon et qui non seulement fait exploser leur art respectif, mais leur vie aussi et celle de milliers d’autres.

Photo : © Isabelle Lafontaine

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