Marie-Sissi Labrèche : Mots explosifs

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L'expression « le petit pétard blond » qu'elle utilisait dans La brèche lui sied à merveille : Marie-Sissi Labrèche explose, tout sourire, d'une énergie débordante et communicative.

C’est dans un pub de Québec, tapisserie à carreaux sur les murs, musique britannique en arrière-fond et éclairage chaleureux, que Marie-Sissi a accordé une entrevue au libraire. Rayonnante, l’auteure hautement médiatisée depuis la sortie du film Bordeline, adapté d’un amalgame de ses deux premiers romans, s’est livrée sur la parution de son dernier-né : Amour et autres violences (Boréal).

Écrivaine d’expériences
Les nouvelles qu’on retrouve dans Amour et autres violences sont, à l’exception de la première, toutes parues dans diverses revues littéraires au courant des vingt dernières années. D’abord loin d’être persuadée de la pertinence de ce recueil, Marie-Sissi s’est laissé convaincre par son éditrice de faire un tri et de rassembler divers textes. Au final en résulte un florilège homogène, dont le fil conducteur reste fidèle aux thématiques chères à l’auteure : les violences que l’amour peut faire vivre, autant physiquement que psychologiquement.

Pour la petite histoire, mentionnons que la nouvelle la plus trash de tout le recueil, « Canne et étoiles », est également la toute première publiée par l’auteure. Ce récit d’une jeune femme souffrant sous l’emprise d’un infirme qui la méprise marqua le début de carrière de Marie-Sissi : « Quand j’ai reçu la réponse par la poste — parce qu’à l’époque, ça ne se faisait pas par courriel — j’étais allée déjeuner au restaurant et je me souviens m’être dit : « Ça y est, tout le monde va me reconnaître! » Alors que ce n’était pas le cas du tout! À ce moment-là, j’ai eu l’impression d’être quelqu’un », dévoile-t-elle.

Par la suite, chaque nouvelle est devenue pour Marie-Sissi Labrèche un lieu exploratoire, un endroit où elle peut laisser libre court à ses lubies —soit par le choix des thématiques, soit pour explorer un nouveau style d’écriture : « Dans mes nouvelles, je joue, dit-elle. Par exemple, c’est après avoir lu un texte de Marguerite Duras que j’ai écrit « L’amante religieuse » ». Ce texte, c’est l’histoire d’un homme qui explore le désir que procurent la violence et la domination. Sensible, apeuré presque, il ne se rend pas compte que la femme qu’il a choisie n’attend que le moment de séparer l’esprit de la chair, tout cela au nom du Père.

Ainsi, tandis que les nouvelles se transforment en terrain de jeu, le roman reste quant à lui le plat de résistance. « J’essaie, je fouille des choses dans mes nouvelles pour qu’au moment où j’arrive dans le roman, je sache où je m’en vais ». En témoigne la superbe « Mon Montréal à moi », ultime nouvelle du recueil qui clôt à la perfection l’ouvrage et dont la série d’images qui s’enchaînent, de la rue Hochelaga aux hôtels du centre-ville, en passant par ces hivers de force ou des couloirs qui sentent la maladie et la mort, rappellent La brèche.

Écrivaine écologique
« On peut dire que je suis une écrivaine-écologique: je travaille avec ce que j’ai déjà, j’écris sur ce que je connais le mieux, je m’inspire de ce qui m’est arrivé », explique Marie-Sissi. Recycler sa vie pour la coucher ensuite sur papier? Oui, l’écrivaine qu’on a peut-être à tort trop souvent rattachée à l’autofiction pure l’avoue. Elle s’inspire de ses émotions, s’inspire de son passé, pour ajouter cette touche de vérité à sa fiction. Mais non, elle ne s’est jamais ouvert les veines, comme le fait la protagoniste de Borderline.

Cette manne d’inspiration la pousse néanmoins inévitablement à écrire sur la maladie mentale. « Je baignais là-dedans non-stop », se rappelle celle qui avoue devoir conjuguer avec la maladie mentale, la sienne – elle est borderline – et celle de sa mère, au quotidien. Elle en a longtemps voulu à la maladie, et c’est cette colère qui l’a accompagnée lors de l’écriture de son troisième roman, La lune dans un HLM, et qui la pousse maintenant à en parler sur plusieurs tribunes : « Ça existe et, en parler, ça brise les tabous. Il faut le dire, haut et fort, très fort même! ». C’est avec doigté et profondeur que l’écrivain en parle donc dans son œuvre, notamment dans « Effexor », nouvelle sensible où le quotidien d’une femme, aux prises avec la maladie, nous est dévoilé : « Mes peurs jouent à la marelle au plafond. Mes phobies se cachent sous mon lit, dans mes placards, et attendent que j’approche pour bondir sur moi à la manière des morts-vivants dans les films d’horreur », y lit-on.

Écrivaine de l’intime
Il est aisé pour un écrivain de tomber dans le pathos ou le cliché lorsqu’il est question du corps, de l’intime ou du non-dit. Loin de s’embourber avec des descriptions convenues, Marie-Sissi Labrèche s’en sort admirablement et offre un univers qui lui est propre. Un univers dérangeant, parfois difficile à habiter plus longtemps que le temps de la lecture. Ne pensons qu’à la nouvelle mettant en scène une petite fille, amoureuse transie de l’ami de ses parents; un amour impossible qui grandira avec le temps, devenant de plus en plus blessant. Ou encore à cette autre histoire, mettant en scène une mère éprise de son jeune amant malgré ses cicatrices, celles de son corps et de son cœur. Avec une aisance désarmante, l’écrivaine s’approprie l’intimité de ses personnages, jusqu’au plus profond de leur âme.

Son style y est pour quelque chose, bien entendu. Un style fluide, une logorrhée de mot et d’images qui forment, au final, le portrait souvent bien noir de celles qui osent aimer jusqu’à la folie. Ducharme, Carrère, Jauffré ou encore Kasischke : tous des auteurs qu’elle dévore et qui soufflent sur son œuvre comme un vent d’inspiration.

Ses fidèles seront heureux d’apprendre que deux nouveaux projets sont en cours d’écriture. Celle qui est maman d’un petit garçon de « 22 mois de rousseur », comme elle le mentionne en souriant, travaille sur un « album photo pour bébé en mots », ainsi que sur un ouvrage portant sur les souvenirs. Des souvenirs moins « harakiri », plus normaux, prend-elle le soin d’ajouter.

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