Marie Laberge: La vie après l’oubli

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Après l'immense succès de sa trilogie «Le goût du bonheur» et son polar Sans rien ni personne, Marie Laberge souligne ses trente-cinq ans d'écriture avec un dixième roman qu'elle souhaitait autonome, comme son premier, Juillet, paru en 1989. Revenir de loin suit la lente résurrection d'une femme qui émerge d'un coma et retrouve peu à peu des bribes de son ancienne vie, dont plusieurs éléments qu'elle aurait préféré garder dans l'oubli.

Attablée à la Pâtisserie de Gascogne, rue Laurier, à Montréal, Marie Laberge parle avec enthousiasme du personnage très fort au centre de son dernier roman. Contrairement à l’amnésique classique qui cherche à retrouver au plus vite ses souvenirs, la narratrice commence ici par se plaire dans l’oubli. Au réveil, Yolande a le compteur à zéro. Elle n’a aucun souvenir de son identité, ne connaît ni son âge ni qui sont ces gens qui la visitent et disent l’aimer. Elle apprend que le soir de l’accident de voiture à l’origine de son coma, son mari lui a annoncé qu’il la quittait pour Madeleine, sa meilleure amie. Réduite à son instinct, Yolande n’a pas de rancune. Elle jouit d’une «délicieuse indifférence», mais rapidement, son amnésie se fissure et laisse percer un passé avec, en trame de fond, une trahison qui se devine. «Ne pas avoir d’affect donne une grande liberté, mais peut aussi être une grande paralysie parce que ce n’est pas vrai», explique Marie Laberge. «Les êtres humains n’en sont pas dépourvus, mais momentanément, ça doit faire un bien fou!», ajoute l’auteure, riant de bon cœur.

Vertueuse amnésie
Construit comme un casse-tête, Revenir de loin révèle au compte-goutte des morceaux de vie de cette femme qui se découvre comme une étrangère, en même temps que le lecteur. «C’est un roman construit comme un cheminement, un parcours intérieur, parce que pour moi, on revient de loin pas physiquement, mais intérieurement, quand on s’est trahi, oublié, qu’on a été blessé», déclare l’auteure. Petit à petit, les souvenirs surgissent chez Yolande. Certains aspects de sa personnalité, comme sa puissante libido, réapparaissent à mesure qu’elle «se dégivre», ainsi que des fantômes, dont un enfant et un homme qu’elle a aimés, tous deux disparus:
«Yolande ne peut pas reprendre tout à zéro, mais elle abandonne certains bagages de son passé qui ne lui correspondent plus. Elle retrouve son ancienne maison qu’elle ne reconnaît pas et qui lui déplaît énormément. C’est un signe qu’elle a fait quelque chose qui n’est pas en harmonie avec elle-même. Yolande n’est pas pressée de découvrir pourquoi, mais elle est pressée de vivre telle qu’elle est. C’est une chance dans la vie de vivre de cette façon!»

Criante de vérité, Yolande ose dire à sa fille adoptive qu’elle a besoin d’air, refuse d’accueillir son mari qui la dégoûte. Le seul visiteur qu’elle supporte est un jeune bum de 24 ans, Steve, un handicapé qui lui tient compagnie dans sa chambre d’hôpital et lui raconte sans cérémonie ses «histoires de cul»: «Ce sont deux personnes diamétralement opposées. Si Yolande avait rencontré Steve dans sa première vie, elle ne l’aurait ni vu ni entendu. À l’hôpital, elle n’a pas le choix de l’écouter et elle apprécie sa franche brutalité. Pour elle, la plus grande violence est celle du mensonge, alors que pour la plupart des gens, la vérité est violente et le mensonge réconfortant. Yolande a inversé le rapport entre les deux.»

Poser les armes
Revenir de loin porte sur les dangers de s’oublier à cause d’une amnésie plus insidieuse et sournoise que celle du coma, celle qui nous éloigne de nous-mêmes à notre insu: «Il y a des fractures dans la vie, des moments charnières parce que quelque chose s’est cassé, où on se retrouve devant le choix de repartir comme avant ou de partir selon ce qu’on est devenu. Combien de fois dans notre vie se demande-t-on si on tient encore aux valeurs qui ont déterminé nos choix?»

Yolande a la chance de pouvoir repartir en faisant le tri, mais elle ne peut pas effacer l’histoire. Le nœud du roman se joue dans ce fragile équilibre entre la mémoire et l’oubli. «Presque tous les personnages du roman reviennent de loin. Ils ont été obligés de poser les armes et de se dire: est-ce que je suis où je veux être? On pense toujours que les drames sont terriblement négatifs, mais ce sont des chances pour revenir à soi», explique la romancière. Quant à savoir si Marie Laberge a elle-même vécu cette rupture, elle répond que l’écriture nécessite un constant retour à soi: «Je ne peux pas être comme Yolande, parce que chaque livre que j’ai écrit dans ma vie me vient d’une nécessité intérieure que je dois entendre. Si je me perdais de vue, je ne pourrais pas écrire. J’ai un métier qui m’oblige à me placer vis-à-vis de moi-même.»

La poésie dans le corps
Marie Laberge a choisi de réveiller son héroïne avec des bribes de poèmes qui lui ramènent ses états d’âme, un procédé qui reste, jusqu’à la fin du roman, une clef mystérieuse pour comprendre le passé trouble de Yolande. Le personnage retrouve, intacts, les vers d’Aragon, Baudelaire, Miron et plusieurs autres poètes qui accompag­nent son réveil. Seule la poésie réussit à percer son mutisme émotif: «Les poèmes reviennent comme des flashbacks. La poésie fait ça. Tout à coup, ça nous étreint, ça nous prend. Yolande a un rapport émotif avec la poésie. C’est d’ailleurs comme ça que le roman m’est venu»,
explique la romancière qui a eu les premières idées à l’origine du roman en 2005. «Si tout ce qui reste à Yolande est des ragments de poèmes, ces fragments disent quelque chose de l’état émotif dont elle ignore la teneur. C’est fascinant cette façon dont la poésie peut nous entrer dans le corps! La poésie incarne à jamais des états d’âme, de bonheur, de plénitude d’instants. Il n’y a pas grand-chose dans la vie qui nous donne ça à part les grands chocs émotifs et les grands dangers.»

Casser la solitude
Pour célébrer ses 35 ans d’écriture, ses 20 ans chez Boréal et son 60e anniversaire de naissance, Marie Laberge offre donc cet automne un livre lucide sur le retour à une vérité enfouie derrière les rituels d’une vie traversée en aveugle: «Le cheminement de Yolande lui permet de retrouver assez d’authenticité pour être elle-même. C’est pour ça qu’elle choisit de garder Steve dans sa vie, parce qu’il est le seul dans son entourage à tenir le langage qu’il crée, un langage d’une grande brutalité et d’une immense franchise.»

Marie Laberge dit d’ailleurs trouver que notre monde manque d’espace pour le franc-parler. Son projet Des nouvelles de Martha est une façon de rétablir un dialogue. Depuis l’an dernier, l’auteure publie ce roman épistolaire à partir d’une correspondance qu’elle entretient personnellement avec ses lectrices et lecteurs: «Il y a des gens qui ne reçoivent jamais de lettres. Je me suis dit que ça leur ferait du bien de discuter avec quelqu’un. Ça marche bien. Ça casse la solitude, le monologue intérieur.» Le roman va se clore le 31 décembre 2011 et connaît déjà un grand succès. Il occupe aussi beaucoup la romancière qui ne revient pas de loin, mais apprend à faire des choix pour conserver la même opiniâtreté et la même passion qui nourrissent son écriture depuis trente-cinq ans.

Bibliographie :
Revenir de loin, Marie Laberge, Boréal, 640 p.
En librairie le 25 octobre

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