Jean-François Beauchemin: La plus belle fin qui soit

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Quand Jean-François Beauchemin a apporté à son éditeur le manuscrit de son récit autobiographique et 11e titre, La Fabrication de l'aube, il se disait que même s'il allait sans doute être publié, il est en effet convaincu que «les gens de chez Québec Amérique [l]'aiment bien», ce livre ne connaîtrait pas un brillant avenir. «C'était un livre trop personnel, selon moi», pensait-il. Pourtant, ce récit sur lequel l'auteur avait misé si peu de billes a reçu le 14 mai dernier le Prix des libraires 2007 dans la catégorie Roman québécois. Voilà le sort surprenant d'un livre voué à mordre la poussière d'une tablette, mais qui, tout comme son auteur revenu d'un face-à-face avec la mort, a résisté.

C’est l’émerveillement d’être encore en vie que l’on saisit partout dans ce texte, où la mort se souvient qu’elle fait aussi partie des chemins possibles de la vie: «Ce livre-là, je l’ai d’abord écrit pour moi, pour exorciser se qui s’est passé cet été-là», déclare Beauchemin. En juillet 2004, il est terrassé par une violente maladie, qui lui fait traverser un coma de trois semaines. «En l’espace de quelques heures, je suis devenu un autre homme», raconte-t-il d’une voix feutrée, la même, vulnérable et intense à la fois, que celle de son récit.

Chacune des pages de La Fabrication de l’aube raconte cette douloureuse transformation et dit comment l’amour de ceux à qui l’on tient le plus nous enracine dans la vie. En fait, Beauchemin «[a écrit] ce livre pour dire ceci: je suis vivant parce que mon corps et le néant qui l’attend se sont rencontrés par accident, un jour de grand soleil, et que de cette rencontre est née une étoile qui danse». Cette étoile, que l’auteur décrit comme la joie fondamentale d’être en vie, scintille au fil des pages de ce récit que l’on lit avec la certitude jamais déçue qu’entre deux mots s’ouvrira une porte sur ce qu’il y a de plus inconnu en nous: «En écrivant cette histoire intime, j’écrivais sans le savoir celle de tout le monde; j’ai reçu des centaines de lettres de gens qui m’ont dit:  » Mais cette histoire-là, c’est la mienne! « »

L’auteur, qui séjourne ces temps-ci au studio du Québec à New York, vient tout juste d’écrire les dernières pages de son prochain livre intitulé, comme en écho au précédent, Le Temps qui m’est donné. Pour lui, «dans La Fabrication de l’aube, il y a à la fois les paroles d’un enfant et celles d’un très vieil homme». C’est peut-être cette incursion dans la vieillesse qui a forgé le narrateur de son prochain roman, un homme âgé sur le point de mourir. «Quand on vit une expérience comme celle que j’ai vécue, la vie bascule, confesse-t-il. Plus rien n’est pareil. Ça se lit aussi dans mon écriture. À chacune des pages de La Fabrication de l’aube, il y a un mouvement de bascule que mes autres livres n’avaient pas.»

C’est cela, sans doute, qui a chaviré les libraires québécois et qui a valu à l’auteur l’un des honneurs parmi les plus prestigieux de la littérature québécoise. «Ce n’est pas tant de recevoir ce prix qui me touche tellement, mais le fait que ce soit ce livre-là qui le reçoive, confie Beauchemin; quand j’ai écrit la dernière phrase, je me suis dit: voilà, c’est fini. Mais ce n’est pas parce que j’écrivais la dernière phrase de cette histoire-là dans un livre qu’elle se terminait. Le Prix des libraires, pour moi, c’est la vraie conclusion de cette histoire. Et c’est la plus belle conclusion qui soit.»

Bibliographie :
La Fabrication de l’aube, Jean-François Beauchemin, Québec Amérique, 115 p., 16,95$

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