Jean-François Beauchemin : Cher papa

4
Jean-François Beauchemin n'est pas peu fier du Jour des corneilles, le premier des deux titres qu'il fait paraître cet automne.* Et on le comprend ! : « Mon dada, ç'a toujours été un travail poétique sur la langue. Mais j'ai l'impression d'être allé plus loin, d'avoir conçu un scénario plus prenant et des personnages encore plus forts. » Et Beauchemin d'ajouter, avec humour : « Peut-être bien que je prends du métier aussi. »

Duel entre un fils mal-aimé et un père mal-aimant, Le Jour des corneilles reconduit des thèmes récurrents dans l’œuvre de Jean-François Beauchemin : « C’est vrai, j’y apparais toujours aussi préoccupé par le thème de l’enfance par exemple. Même si mon héros, le fils Courge, a 45 ans, il traîne encore des obsessions de ce type, il se pose toujours des questions que se poserait un gamin de 8 ans. Je ne saurais pas expliquer la raison de la récurrence de ce thème. J’aime les enfants, mais ce n’est pas une explication satisfaisante. J’ai pourtant eu une enfance somme toute banale, où rien de particulier ne m’est arrivé. Je suppose qu’il y a dans l’enfance des choses intéressantes à mettre en mots. »

Comme d’autres protagonistes de Beauchemin, le fils Courge est lancé dans une quête d’amour. En cela, le livre approfondit des questionnements présents dans les œuvres antérieures : « Le fils Courge va plus loin que mes autres héros, jusqu’au bout de sa pensée. Il va jusqu’à commettre cet acte irréparable, définitif et pourtant libérateur : le meurtre de son père. C’est de ce parricide que naîtra quelque chose de fondamental pour le fils. » Cette tonalité sombre du récit le démarque des autres livres de Beauchemin : « Il reste que comme dans les autres, la vie finit par l’emporter », de préciser néanmoins l’auteur, à qui l’on doit Comme enfant je suis cuit, un premier roman fort remarqué, Garage Molinari, Les Choses terrestres et Le Petit Pont de la louve.

À la source du conflit entre ces deux paumés qui vivent coupés du monde, il y a ce traumatisme subi par le père, qui a perdu d’abord ses propres parents, puis sa femme morte en couches. Si le spectre de la mère apparaît parfois au fils, c’est néanmoins la figure du père autoritaire et quasi monstrueux qui domine, une figure fondamentale en littérature québécoise : « C’est certain que le désir de tuer le père est très présent, explique Beauchemin. Encore là, ce serait difficile de l’expliquer par ma propre histoire puisque j’ai eu un père aimant, presque sans défaut. »

La mort, dont l’ombre plane sur le livre comme celle d’une volée d’oiseaux de malheur, Jean-François Beauchemin croit volontiers que les enfants sont souvent mieux préparés à y faire face que les adultes : « Je pense à Charles Bruneau, le fils du lecteur de nouvelles, mort du cancer il y a quelques années. Avec un brin de voyeurisme, on nous avait montré ses derniers moments à la télé. Ce qui m’avait frappé alors, c’était le courage de cet enfant-là. J’ai travaillé longtemps comme bénévole dans les hôpitaux, auprès des enfants malades ou mourants et j’en ai vu tellement des courageux, des forts. C’est peut-être par innocence, parce qu’ils n’ont pas d’idée préconçue sur le sujet qu’ils sont capables d’affronter la mort avec plus de sérénité que nous. Et peut-être aussi parce qu’ils sont encore près de leur naissance, de ce sommeil qui est si semblable à la mort… »

Bibliographie :
Le Jour des corneilles, Jean-François Beauchemin, Les Allusifs, 16,95 $
* L’auteur signe également Turkana Boy (Québec Amérique), un roman mettant en scène un vieil homme qui, au crépuscule de sa vie, désire sublimer le souvenir de son fils décédé plusieurs années auparavant.

Publicité