Jean Barbe: Pour une métaphore de l’existence

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Depuis Les soupers de fête, en passant par Comment devenir un monstre et Autour de Dédé, Jean Barbe s'interroge sur le sens de la vie. Qu'est-ce qu'un homme? Que signifie l'acte d'exister? Quelle place y occupent l'amour, la reconnaissance, l'autre? Autant d'interrogations millénaires dans lesquelles nous replongeons avec plaisir dans le dernier ouvrage de l'écrivain: Le travail de l'huître.

Il était une fois
«Au moment de sa disparition, Andreï Léonovitch proposait encore une fois d’assassiner le tsar»: d’entrée de jeu, Le travail de l’huître intrigue. Qui est donc ce fameux Andreï Léonovitch qui rêve d’assassiner le tsar de toutes les Russies? Il s’agit d’un pauvre bougre, ni plus mauvais ni meilleur qu’un autre, qui espère devenir quelqu’un grâce à la Révolution: «C’est à ce moment précis que la révolution devint pour lui la promesse confuse d’un dénouement des tensions du social et de l’intime confondus… En le tuant [le tsar], Andreï délivrait son peuple de la tyrannie, certes, mais du même coup, il devenait quelqu’un. Son nom serait écrit dans les livres d’histoire», écrit Jean Barbe. Andreï semble avoir tout prévu, sauf sa propre disparition. Le héros disparaîtra tout bonnement au cours d’une réunion politique particulièrement enflammée. Il a beau s’exclamer, s’emporter, couvrir ses acolytes d’imprécations, rien n’y fait: «Personne ne lui répondit. Personne ne le regardait…»

Andreï Léonovitch n’était plus, enfin au sens où on l’entend habituellement. C’est à cette existence dans l’invisible que nous convie l’auteur, car Andreï, s’il n’a plus de corps physique, est toujours là. Ni tout à fait fantôme ni tout à fait ectoplasme, le jeune Russe vit, tout en étant parfaitement invisible. Il tentera d’ailleurs d’échapper à cet état en cherchant continuellement le regard de l’autre. Ses mille et une péripéties dessineront les contours de l’éternelle condition humaine.

Andreï Léonovitch est donc invisible, et qui n’est pas vu n’existe pas. Ce personnage de Jean Barbe est troublant d’humanité, car il illustre le besoin viscéral qu’a l’être humain d’être vu et entendu pour exister. Il met en lumière l’importance des autres dans notre vie et, inexorablement, les déceptions que ce besoin d’autrui engendre. «Une véritable communication entre les individus est-elle seulement possible?»: voilà l’une des questions que pose le livre. Questionné à ce sujet, Jean Barbe n’hésite pas à dire que «le grand rêve perdu de l’humanité est la télépathie». L’être humain, prisonnier en lui-même? «Probablement», de répondre l’écrivain.

Contre toute attente, notre fantôme russe verra sa vie prendre un sens lorsqu’il ramassera un bien étrange colis: «Un cheval de bât, en évitant un obstacle, laissa tomber un ballot qui devait être mal arrimé. Personne ne parut le remarquer. Les cavaliers dépassèrent Andreï et, bientôt, les cris s’assourdirent. Andreï s’approcha. Peut-être y avait-il quelque chose d’utile là-dedans. C’était une femme.» Ce besoin d’être vu et entendu va peu à peu s’estomper au contact de celle-ci dont il ne saura jamais le nom. Elle ignorera son existence jusqu’à la fin. Andreï cessera progressivement de s’intéresser à lui-même pour se consacrer à la survie de cette femme, comme si, chez Barbe, la seule échappatoire à la solitude résidait dans cette acceptation de l’autre, dans ce don de soi.

Changement de cap
Le travail de l’huître marque un changement de registre dans l’œuvre de l’écrivain montréalais. On entre ici de plain-pied dans un univers que n’aurait pas dédaigné Maupassant. La disparition physique du héros sera-t-elle facilement acceptée par le lecteur? Cette prémisse fantastique en rebutera-t-elle certains? Voilà quelques-unes des questions que se posait Jean Barbe quelques semaines avant la parution de son roman. Il faut dire que ce conte philosophique est une première du genre pour lui, qui dit avoir écrit ce livre «pour s’étonner, pour se mettre au défi de se renouveler, pour ouvrir ses perspectives littéraires». Du même coup, l’écrivain affirme avoir été emporté par l’écriture de ce texte qui s’est écrit d’instinct. «Pour une fois, j’ai eu l’impression d’être maîtrisé par le texte et non l’inverse. Il faut aussi dire qu’à cette période de ma vie, la mort était omniprésente: je vivais le deuil de mon père et accompagnais l’une de mes amies à travers la maladie. Ce livre est pour moi un livre sur le deuil», confie-t-il.

Cette notion de deuil, Andreï Léonovitch l’expérimentera tout au long de son passage sur terre. Il devra faire face bien sûr à la perte d’êtres chers, mais aussi à toutes ces pertes qui composent l’existence humaine: de ses ambitions, de ses rêves, de la reconnaissance. En revanche, sa situation extraordinaire lui permettra d’observer le monde avec attention. Il fera le tour du globe, étudiera avec les plus grands, vivra avec le tsar, fréquentera Raspoutine.

Ce qu’il faut dire aussi, ajoute Jean Barbe, c’est que cette fable «est également un exercice préparant la venue d’un projet plus ambitieux consacré à Geoffroy de Malbœuf, personnage inventé dont on retrouve les citations dans plusieurs de mes romans». Le travail de l’huître s’ouvre d’ailleurs sur une citation fort éclairante dudit Malbœuf tirée de La légende du siècle:

L’huître se referme longtemps
sur sa douleur:
Elle se cache et attend, au sein des
profondeurs.
Nous sommes comme la chair
et le sable incrusté:
Nous sommes ce qui blesse et ce qui est blessé.
Où tu vois la beauté, je ne vois qu’un massacre;
Nos vies sont misérables mais enrobées
de nacre.

Le travail de l’huître est difficile à classer. Il tient à la fois du récit fantastique et du conte philosophique. Il a pour toile de fond l’histoire russe, mais n’est pas un roman historique. Le travail de l’huître propose un univers riche et original, ce qui lui permet bien des entorses à la logique du texte. Si la disparition d’Andreï est facilement acceptable, ses allers-retours entre le monde visible et invisible, matériel et immatériel irriteront peut-être certains lecteurs. Comment expliquer cette capacité qu’a notre héros de saisir les êtres et les choses? Pourquoi fait-il saigner les gens qu’il touche alors qu’il ne lui semble pas permis de tuer les êtres vivants? Autant de questions auxquelles ne peut répondre Jean Barbe, qui avoue avoir construit son personnage dans un processus d’écriture proche de l’écriture automatique. Quoi qu’il en soit, ces légères entorses aux conventions du genre ne sauraient altérer le plaisir qu’on a à réfléchir en compagnie de l’auteur sur le sens de l’existence et l’inaltérable condition humaine.

Bibliographie :
Le travail de l’huître, Leméac, 152 p., 19,95$

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