Hélène Vachon : Genèse de la misanthropie

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Au premier coup d'œil éclectique, le parcours d'Hélène Vachon révèle, en toile de fond, une sensible logique de la vie humaine et un profond amour des belles-lettres. Ainsi, à l'emploi du ministère des Affaires culturelles depuis une vingtaine d'années, la romancière originaire de Québec débute dans les années 90 une prolifique carrière d'auteur pour la jeunesse avant de tenter, avec La Tête ailleurs, une première incursion en littérature adulte, intense et savamment orchestrée. Autour de l'artiste-peintre Alison Moser, la cinquantaine solitaire et désabusée, gravitent des êtres en qui cette dernière ne se reconnaît plus. D'un douloureux réalisme, ce récit à la prose intimiste et kaléidoscopique jette un regard éloquent sur une société muselée, à la dérive d'elle-même, incapable de communiquer.

Écrire pour les adultes était-il un projet que vous caressiez depuis longtemps ?

En fait, je suis arrivée à l’écriture par hasard. Un de mes collègues a quitté le ministère pour travailler dans une maison d’édition pour la jeunesse. Même si je n’en avais aucunement l’intention, il m’a demandé d’écrire des romans et je me suis prise au jeu ! Parallèlement à cela, j’ai commencé à écrire pour les adultes. Mes deux premiers manuscrits ont été refusés par des éditeurs mais, avec La Tête ailleurs, ça a marché, peut-être parce qu’il était plus mûr. Toutefois, écrire pour les adultes et pour les enfants représente deux défis, deux plaisirs et deux types de contraintes totalement différents.

Comment l’idée de La Tête ailleurs a-t-elle germé ?

Je ne sais pas d’où c’est venu. Il y a eu quatre versions du roman, dont une avec un personnage principal masculin et une autre avec un « je ». Je désirais mettre en scène un être aux prises avec un manque d’amour pour ses semblables. Car que vaut la vie humaine ? On a placé l’homme au-dessus de la hiérarchie du monde animal — et c’est là qu’il doit être en raison de son degré supérieur de complexité et de conscience —, mais pourquoi cette complexité est-elle si peu aimable ? Pourquoi a-t-on si peu d’estime pour son prochain ? Quelque chose dans la complexité humaine ne fonctionne plus et crée toutes sortes de perversions.

Une complexité perverse évidente lorsqu’Alison relate à son voisin Warren l’accident de voiture dans lequel elle a choisi d’épargner le chien nommé SDF — qu’elle recueille ultérieurement — au détriment de son maître, Hunter l’itinérant.

On ne sait pas vraiment ; c’était un accident. Ne plus trouver chez l’homme de quoi s’élever, trouver de la grandeur, voilà un de ces perversions. Car il y en a, de la grandeur, mais on ne la voit pas suffisamment, peut-être à cause des mêmes erreurs, qui se répètent tout le temps. On se tourne alors vers des créatures beaucoup plus simples auxquelles on tente de trouver de la valeur.

Faire d’Alison une peintre, un être incompris, vous permettait-il de métaphoriser la solitude et l’individualisme qui caractérisent les relations humaines aujourd’hui ?

Un auteur doit se poser des questions techniques. S’il veut faire dire quelque chose à son personnage, il y a un métier qui s’impose. Les peintres et les sculpteurs me fascinent. Ce sont des gens solitaires. Au début, j’avais fait d’Alison une traductrice. Misanthrope, elle était toujours seule alors que je voulais la mettre en présence de gens… Dans son atelier, les clients défilent à longueur de journée et elle peint leurs têtes parce qu’elle continue de penser que c’est dans l’intelligence que la vérité verra le jour. Alison est très cérébrale et, malgré ses doutes, elle a foi en l’homme. Cependant, elle rejette les modes de vie actuels. Il y a comme une espèce de désenchantement en elle. Et peindre n’est peut-être pas ce qui va faire qu’elle se réveillera…

La construction de La Tête ailleurs est subjuguante. Le récit principal, celui de la vie quotidienne d’Alison — peuplée des clients, des voisins et de ses trop rares amitiés —, est entrecoupé par des visions guerrières et diluviennes, ainsi que par un narrateur omniscient qui a beaucoup de recul face aux acteurs du roman.

Voilà une des raisons pour lesquelles ça m’a pris tant de temps pour écrire mon roman. Une des versions, avec un « je », était trop étouffante et ne fonctionnait pas du tout. Une autre était un récit avec un « il », un narrateur omniscient mais non présent, et ça ne marchait pas non plus. Finalement, j’ai tout repris et trouvé cette façon de mettre en scène un personnage-narrateur qui aime les personnages mais se moque d’eux, et qui dit tout ce qui lui passe par la tête.

Rêve ou hallucination, ces douze enfants qui attendent le soldat sur la colline sont particulièrement énigmatiques. Que représentent-ils ?

C’est une image de la guerre qui circule en filigrane de toute l’histoire. Alison n’est pas vraiment là, elle a « la tête ailleurs ». Pour moi qui écoute les nouvelles tous les jours, la guerre est très présente. J’y pense matin, midi et soir. Ce qui se passe est totalement inacceptable mais ça reste une image dans la tête d’Alison ; elle la conforte dans sa misanthropie. Les enfants, eux, décident que cette situation suffit, que les notions de frontières n’existent plus, et se font sauter avec une grenade. Je ne pouvais omettre cette image absolument horrible car elle participe énormément de la misanthropie d’Alison.

Alison et le narrateur-dieu se ressemblent étrangement. Puisqu’elle ne se sent plus apte à peindre autre chose, Alison peint des têtes, scrute des visages figés, alors que le narrateur semble observer le tableau créé par le quotidien de l’héroïne…

Tout à fait. Il regarde aller les personnages et cela crée plein d’invraisemblances. Parfois, il dit « qu’on ne sait pas ce qu’ils font » alors qu’il sait très bien ce qui se passe : il ne veut tout simplement pas le mettre en scène ! J’ai trouvé cette liberté dans l’écriture très amusante.

Touffus, le vocabulaire relatif à l’art, la guerre et la Bible donne le ton à ce triple récit qui parle de l’acte de création, tant artistique qu’originelle. Pourquoi avoir choisi des langages si disparates ?

Je n’ai jamais lu la Bible au complet mais j’ai gardé de l’Ancien Testament quelque chose d’horrible. D’ailleurs, je n’ai jamais compris pourquoi on faisait des livres et des dessins animés sur le Déluge. Ça m’a toujours effrayée. Lorsque j’écrivais l’histoire d’Alison, je pensais : « Mais pourquoi garde-t-elle des gens auprès d’elle même si, au-delà de l’âge de quarante-cinq ans, elle ne veut plus connaître personne ? » Léa, l’amie ; Allan, son conjoint ; Linder, l’ex d’Alison… Je me suis dit : « Mais à quoi ça me fait penser ? », et l’image du déluge m’est apparue : Noé [ou Noah] qui décide — peu importe que Dieu lui ait demandé ou pas — de s’embarquer sur son arche avec deux spécimens de chaque espèce et qui s’en va, tout simplement.

Le regard est capital dans La Tête ailleurs : celui qu’Alison porte sur les autres et sur son corps. Vous la décrivez comme une « carcasse », quasi anorexique, alcoolique et fumeuse invétérée. Pourquoi ?

Alison se déteste. Beaucoup de gens ne s’aiment pas. L’amour de soi est une chose qui s’apprend. Lorsqu’on élève des enfants, c’est difficile de faire qu’ils s’aiment bien eux-mêmes, sans qu’il soit question d’un amour immodéré, mais plutôt d’une conscience de sa valeur personnelle. Alison est raisonnable et rationnelle, elle fait les choses parce qu’il faut qu’elles se fassent. Pour rien au monde elle n’aurait laissé Hunter seul à l’hôpital, idem pour le chien sur la route. Alison a le sens des choses qui doivent être faites, mais il y a un manque de hiérarchie dans ses choix ; elle est détachée d’elle-même et d’autrui.

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La Tête ailleurs, Québec Amérique/Littérature d’Amérique

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