Entrevues

Littérature québécoise

Les libraires - Numéro 117
Guy Lalancette : Baume de vérité

Guy Lalancette : Baume de vérité

Par Claudia Larochelle, publié le 10/02/2020

Guy Lalancette a mis plus de vingt ans à tenter de convaincre les éditeurs de le publier. Puis, c’est enfin arrivé, en 1999, avec un roman au titre énigmatique : Il ne faudra pas tuer Madeleine encore une fois. Cinq autres parutions ont suivi avant ce nouvel opus intitulé Les cachettes, un roman avec une jeune héroïne fort marquante en cette rentrée hivernale, peut-être même de la trempe des Bérénice Einberg ou Ciboulette, jadis imaginées respectivement par Réjean Ducharme et Marcel Dubé. Bienvenue dans le monde secret de Claude Kérouac.

Au départ, la disparition de la jeune Claude Kérouac, 11 ans, a tout l’air d’un canular : la famille — sans père — du 100 de l’avenue Marceau est nombreuse pour l’époque actuelle (2011); on ne sait pas qui est qui, qui fait quoi, bref, les rôles sont flous. Cette disparition ne semble pas causer beaucoup d’émois dans la maisonnée; ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’elle se camoufle ainsi. La petite… elle semble un peu les exaspérer, avoir de ces manies avec lesquelles ils ne savent pas quoi faire.

Aussi, ça prend 48 heures avant qu’on signale l’absence de l’enfant aux policiers… Ces derniers, à qui on donne aussi la parole dans ce texte, n’auront pas la tâche facile dans ce capharnaüm de liens familiaux complexes, de secrets, de mensonges et de silence surtout. Comment démêler le vrai du faux? Mais elle est bien présente, la petite Claude, puisqu’on la découvre par secousses alors qu’elle prend le relais du narrateur pour se révéler. Est-elle en train de nous duper? Difficile de ne pas se laisser emporter par ce flot d’impressions, de ne pas imaginer mille scénarios possibles qui nous titillent jusqu’à l’issue, cette épatante chute qui rend le tout cohérent et possible, bien sûr.

« Je voudrais être grande, tellement grande. Non pas plus vieille ou plus longue, mais être plus avec de l’espace par en dedans pour regarder à l’intérieur. » L’identité de cette enfant révélée à petites doses grâce à des pensées comme celle-ci génère un sentiment d’affection et d’attachement. L’essence du roman de Lalancette réside donc surtout en cette Claude, héroïne qu’on ne peut pas oublier, qui devient presque obsédante, qu’il nous faut comprendre. La saisir, c’est aussi réaliser que ses cachettes représentent aussi en un sens ces refuges qu’on se trouve chacun à notre manière pour se refaire, survivre à des séquelles de l’enfance ou de la vie difficiles à panser. On en a tous, n’est-ce pas?

Cachette textuelle
Pour certains comme l’écrivain de Chibougamau âgé de 72 ans, l’écriture est devenue cette « cachette ». « C’est en écrivant cette histoire que j’ai découvert que la petite Claude Kérouac… c’était aussi beaucoup moi… Ce dont je ne me doutais pas a priori. J’imagine que j’ai tendance à me cacher dans mes textes. »

Et dans les mots. Comme Claude, qui en cherche constamment le sens en se parlant à elle-même, entre autres dans cet extrait : « À la maison, ils disent que je parle toute seule. Je ne sais pas. Peut-être que c’est vrai. Moi, je ne m’entends que par en dedans même si je parle dehors. Ça ne regarde personne si je me raconte des histoires, mes vies à moi. » « Les mots sont devenus un repère, on peut leur faire confiance… », précise l’auteur.

Onzième d’une famille de douze enfants, celui qui a grandi à Girardville dans la région de Saguenay–Lac-Saint-Jean — « un village enfermé dans une mer d’épinettes », comme il le décrit si habilement — connaît aussi les défis de trouver sa place et de se révéler à soi et aux autres, typiques à ceux qui grandissent au sein de très grandes familles. « Je sais ce que ça coûte d’être seul avec tout le monde », note Lalancette, qui admet avoir aussi pu créer autour de tant de protagonistes une structure lui permettant de faire interagir beaucoup de personnages, ce qui ajoute à l’intrigue qu’il a su tisser.

Piège maternel
À la tête de toute cette tribu peu banale : la mère. Une mère… comment dire? « Un peu piégée, déclare l’écrivain d’emblée, la tristesse à peine voilée dans la voix. Ça arrive qu’elles le soient avec autant d’enfants, d’affaires auxquelles penser et de choses à gérer. Ma mère m’a déjà dit qu’elle aurait bien aimé avoir moins d’enfants… Elle travaillait dans les usines de coton à Shawinigan, son mari l’a emmenée dans les régions sauvages et elle a fait des enfants alors qu’elle aurait pu et sûrement voulu faire autre chose. J’admire ma mère pour ça, ce sacrifice… »

Déjà, à 11 ans, Claude ressent l’isolement de sa mère, ses tentatives pour garder sa tête hors de l’eau. « Les mensonges de maman sont des mensonges pieux. C’est elle qui le dit. Je n’ai pas trouvé l’expression dans le dictionnaire. Pendant qu’elle faisait le lavage qui n’en finissait pas, elle m’a dit qu’il s’agissait de paroles réfléchies, pleines d’une respectueuse affection, pour éviter les peines inutiles à ceux qu’elle chérit », lit-on.

Père absent
Et le patriarche dans tout ça? « Ah… oui… Il n’y a jamais de père dans mes romans parce qu’il n’y en a pas… Il faut lire Les yeux du père, qui est le seul où il existe, mais c’est pour régler des choses. Je ne sais pas écrire les pères », confie-t-il, en ajoutant qu’il n’a lui-même pas tellement connu son père, un homme absent, mort quand il n’avait que 7 ans et demi. « Quand il était présent, il avait une discipline trop rigoureuse pour moi, j’en avais peur. Je pense qu’il aurait été différent s’il avait eu moins d’enfants… », commente l’écrivain, aussi père et grand-père, qui n’hésite pas à discuter de son propre apprivoisement de la paternité.

Celui qui signe Les cachettes n’en fait pas lors de notre entretien. Livre ouvert, il se révèle plutôt avec aisance et générosité, comme si les valves s’étaient enfin ouvertes après quelques années de réclusion dans cet imaginaire. Chez lui, l’écriture est un long et lent processus nécessaire. Il faut laisser le temps imprégner les idées, la sincérité ressortir, efficacement. Ça fonctionne. Les pouvoirs de l’écriture sont infinis. Dans une ère « instagrammable », ce livre est un baume de vérité.

Photo : © Mathieu Rivard

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