Geneviève Damas : Requiem pour quatuor à cœurs

9

Ils s’appellent Anita, Noureddine, Nathalie, Simon et vivent en France. À part ça, rien d’extraordinaire à signaler, si ce n’est leur rencontre improbable au tournant de leur existence anonyme, quand le bonheur semble s’être défilé, quand même l’espoir a fait faux-bond à chacun. Puis, un jour, bien sûr, la torpeur passe. Tout passe, mais on l’oublie chaque fois. Il faudra donc, au prochain creux de vague, se souvenir du roman Histoire d’un bonheur de Geneviève Damas. Par chance, il restera toujours la littérature.

Avec pareil titre de roman, on croirait avoir affaire à un guide de psychologie populaire… Ou, difficile d’imaginer autre chose que le récit d’une rencontre amoureuse entre une célibataire endurcie et un éternel coureur de jupons; le genre de texte bourré de superlatifs qui se termine par une expression synonyme à “Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants.”

Or, ce serait bien mal connaître l’auteure belge Geneviève Damas qui signe, dans Histoire d’un bonheur, une fiction aux antipodes des clichés et qui rappelle sans flafla ou pathétisme que le bonheur peut exister, mais pas toujours là où on l’imagine… « Le bonheur pour moi, c’est être au centre de sa vie, à même de faire des choix, penser par soi-même, se sentir vivant. C’est autre chose que le confort, le calme, la tranquillité, que nous vantent les publicités des agences de voyages. Cela peut être si fatigant le bonheur, sanglant même, exprime-t-elle. Mais il se passe quelque chose, vous ne restez pas là en train de regarder votre vie défiler sans possibilité d’agir, précise l’écrivaine. Je pense que le bonheur n’est pas un état mais une disposition d’esprit. Peut-être un don, aussi. Il y a des gens doués pour le bonheur comme d’autres, malheureusement, le sont pour le malheur. C’est fugace, inconstant, le bonheur. Cela ne se prévoit pas et ne s’annonce pas. Ça vient parfois sans crier gare. Mais une fois qu’on l’a vécu, on peut se dire : “Il était là”. Je crois aussi, malheureusement, que le bonheur n’est pas accessible à tout le monde. Certains êtres sont abîmés par l’existence et vivent dans leur esprit et leur corps des souffrances qui ne trouveront jamais de paix. »

Liens viscéraux
Pas de faux-semblant donc dans ce roman qui fait entendre les voix de quatre êtres blessés, vulnérables à un moment précis de leur vie et que le destin met en relation. Lorsque la perche qui extirpe des flots prend l’apparence d’une main tendue, d’une oreille ou d’un baiser, il y a là l’espoir d’un bonheur. « Ce n’est pas un espoir flamboyant, mais il y a une lumière tout au bout », note-t-elle.

C’est ce qui se produit du côté d’Anita Beauthier, mère de deux grands enfants, mariée à l’homme idéal, bonne bourgeoise ancrée dans son confort matériel. Rien ne laissait présager sa rencontre avec le jeune Noureddine, petit bum que le système scolaire échappe et qui, lui, rencontre par hasard la voisine meurtrie d’Anita, Nathalie, trompée par son mari. Arrive aussi Simon, le solitaire, beau-frère de cette Anita qui est au centre d’eux tous, sorte de point de convergence vers l’échappatoire insoupçonnée. Il y a pour ces quatre personnages une fratrie qui se crée, un lien soudain. « Ils ne sont plus indifférents l’un à l’autre, mais liés. Tout n’est pas réglé, bien sûr, tout n’est jamais réglé. Mais une fois qu’un autre s’inquiète de vous, vous attend, vous espère, il y a déjà moins de soucis à se faire », observe l’écrivaine.

Comme lecteurs, on s’attache à ces êtres qui semblent étrangement réels, empreints d’une voix qui leur est propre et jamais dissonante dans la narration. « Il fallait que cela sonne vrai. Et si d’emblée je suis plus proche ou j’ai eu plus de facilité pour Anita et le jeune Noureddine, les deux derniers personnages (Nathalie et Simon) m’ont donné beaucoup de fil à retordre, confie-t-elle. Il fallait que je trouve leur langue, leur manière de s’exprimer. La langue est la seule matière dont l’auteur dispose dans le roman et il s’agissait de la tailler, de la façonner pour entrer de plain-pied dans la pensée de chaque personnage. »

Écrivaine, mais aussi femme de théâtre qui a touché à tout sur les planches; du jeu à l’écriture dramaturgique et à l’adaptation, en passant par la mise en scène, Geneviève Damas observe les humains, s’en inspire sans aucun doute. « J’imagine que je les ai croisés, de manière fugace, et que j’ai eu envie de leur rendre justice ou de sonder leur mystère. Pour Histoire d’un bonheur, j’ai été très touchée par l’histoire d’une enseignante que j’avais rencontrée qui avait accueilli pour un week-end un de ses élèves qui venait de perdre son père. En le prenant chez elle, elle s’était rendu compte que l’enfant vivait dans un taudis, que sa mère l’avait abandonné. À la fin du week-end, elle n’est jamais parvenue à ramener l’enfant chez lui, elle l’a éduqué, gardé et sauvé comme le sien. »

Un ange passe.

Materner et écrire
Pour cette grande sensible, qui est aussi mère de famille, le bonheur au quotidien s’inscrit beaucoup dans la création comme un luxe. « J’ai quatre enfants, donc écrire est devenu un acte de résistance. Il y a toujours mille choses qui vous distraient de l’écriture : laver le linge, faire les courses, ranger la maison, changer une couche… Je vole du temps pour écrire. Et ce temps volé est trop précieux pour le perdre en rituels. Je me sens parfois tellement coupable de tout ce que j’aurais pu faire d’autre et qui aurait été si utile. J’écris dans les trains, les avions, les hôtels, les salles d’attente, les hôpitaux, sur les terrasses, au bord des piscines… Le jour, la nuit, par toutes les saisons et les fuseaux horaires. Assise, couchée ou debout. »

Qu’importe sa posture de créatrice, la plume de celle qui a entre autres publié le roman Si tu passes la rivière en 2013 soulève les carapaces, sait gratter les particules de désabusement collées aux plus imperturbables cyniques. À lire en temps de guerre comme lorsqu’on se croise les doigts pour que les instants d’éclaircie ne connaissent jamais de fin.

 

Crédit photo: Jean-Philippe Collard-Neven

Publicité