Élise Turcotte : Se perdre dans son propre décor

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Prix du Gouverneur général 2003 (catégorie roman). Se pourrait-il qu'Élisabeth ait inconsciemment désiré, voire encouragé le départ de Jim, le bel Irlandais? Chose sûre, maintenant que son homme l'a quittée inopinément, la voici libre de se laisser couler, de se retirer complètement du réel et d'être partout étrangère. Encore que tous autour d'elle - son vieux père veuf ; Marc, son nouvel amour en devenir ; Lorraine, son alter ego atteint d'anxiété chronique - cherchent à la retenir en ce monde. Récit de la plongée en elle-même d'une femme d'âge mûr, médiéviste en mal de repères, incertaine de sa place dans l'univers, La Maison étrangère vient couronner une année de production impeccable pour la romancière et poète Élise Turcotte.

Ce livre est assurément le plus sombre de vos romans ; il propose un constat terriblement amer sur le passage du temps, la fragilité des amours, le poids des années et du monde qui nous écrase irrémédiablement…

Vous trouvez? Je ne sais plus. Il y a beaucoup de choses dans ce roman. Les lecteurs qui m’en ont parlé à ce jour ont semblé y lire quelque chose de différent. C’est la première fois qu’on me parle du poids des années, mais c’est vrai que j’aborde ce thème par le biais de la relation qu’Élisabeth, cette solitaire de 40 ans, entretient avec son père, avec ses élèves, avec les morts même, pas juste le spectre de sa mère défunte mais aussi les personnages des textes anciens qu’elle étudie. C’est vrai que mon héroïne donne l’impression d’être plus tournée vers le passé…

Serait-ce en raison de cette posture qu’elle n’arrive pas bien à faire ses deuils nécessaires, dont celui de Jim?

Je ne dirais pas qu’elle a tant de difficulté à faire le deuil de Jim. Je crois que la rupture d’Élisabeth d’avec le monde est plus centrale que celle d’avec Jim; au fond, le départ de Jim n’a fait qu’accentuer cette scission fondamentale. Dès le début, elle affirme que son histoire ne prend pas sa source dans sa séparation; elle y trouve simplement la confirmation que son monde continue à se défaire. Sa volonté d’échouer commence bien avant le départ de Jim. Ce n’est cependant pas de la complaisance dans le malheur, elle n’a au fond aucune compassion pour elle-même. Ce qui la travaille, c’est un sentiment permanent de culpabilité; d’ailleurs, elle ne considère pas son malheur comme illégitime, elle ne s’en donne même pas le droit, en comparaison de tous ces gens dans l’histoire qui ont souffert pour vrai. Elle ne croit même pas qu’elle a droit à l’existence.

D’où sa difficulté, du moins son incapacité à s’engager avec Marc?

Au début, oui. Cependant, à la fin, dans la partie intitulée «Le Parfum de la solitude», je crois qu’elle a accueilli ce parfum de manière à pouvoir recommencer avec quelqu’un. Ce que lui Marc lui apporte, d’après moi, c’est la possibilité d’éprouver de la compassion réelle pour les gens, pour elle-même, mais aussi pour Lorraine. Élisabeth semble convaincue que pour avoir le droit de vivre, pour se rapprocher du monde, il lui faut d’abord le déchiffrer à la manière d’une historienne penchée sur des textes anciens. Il lui faut passer par le savoir, par la connaissance du monde. L’ennui, c’est que cette quête intellectuelle l’isole totalement. Pour revenir à la réalité, elle devra passer par l’expérience de son propre corps. Pour moi, c’est l’un des thèmes essentiels du livre: le rapport à son propre corps, qui est une «maison étrangère», la difficulté à se rapprocher de l’Autre. Elle met un certain temps à s’apercevoir que c’est par ses étreintes avec Marc qu’elle peut mieux revenir au monde, entendre le bruissement de la vie entière.

Entre Élisabeth et le passé, il y a un important litige : d’un côté, elle déplore sa mémoire plus que déficiente tandis que de l’autre elle se passionne pour le Moyen Âge et ressasse une histoire dont elle n’est qu’à moitié sortie; c’est paradoxal, non?

Élisabeth s’en veut d’oublier tout, systématiquement. Et en même temps, l’amnésie est le moteur de sa culpabilité. Pourtant, l’oubli est une nécessité dans la vie. C’est d’ailleurs la clé que son père lui donne ; pour lui, la sagesse ultime c’est de renoncer à vouloir tout connaître, de garder au monde une partie de mystère. Dans les rapports sexuels, notamment, c’est la partie de soi en dehors du social qui s’exprime. C’est de cela que s’aperçoit Élisabeth, c’est ce qui lui fait dire qu’elle a réussi à s’échapper d’une vie enrôlée, embrigadée dans la personnalité. Voilà ce qu’elle cherche : se défaire de toutes ces couches d’identités par lesquelles on se rend visible aux autres mais qui éclipsent le véritable soi et l’être.

Tout ce roman semble nourri par la mystique médiévale qui est l’objet d’étude d’Élisabeth…

Dans la philosophie médiévale, il est abondamment question de la nécessité de passer par l’obscurité pour arriver à la lumière. Pour que l’âme se réenfante, elle doit traverser les ténèbres. Tout cela est lié au thème de la nuit et de l’oubli. Au fond, si on n’accepte pas d’oublier, de passer par l’inexpérience de la vie, on ne peut retrouver ce qui fait la vie. Tout cela est lié aussi aux références constantes aux bestiaires médiévaux, aux préoccupations de mes personnages pour la question de l’âme ; Jim était persuadé que les animaux en ont une, mais Élisabeth arrive à la conclusion qu’ils n’en ont pas besoin, qu’ils sont, tout simplement. Du point de vue de l’identité, ils n’ont pas conscience de leur apparence.

En ce qui à trait à la thématique, ce motif de la traversée des ténèbres ne relie-t-il pas ce livre à votre récent recueil de poésie, Sombre ménagerie, qui vous a valu le Grand Prix du Festival international de la poésie de Trois-Rivières?

J’ai écrit ce roman un peu comme un long chant, une sorte de requiem. Quand j’amorce un projet, c’est toujours un peu flou, un peu chaotique. Au fil de l’écriture, j’ai cherché à organiser ce chaos, à lui garder sa force pour en arriver à composer comme une mosaïque représentant un monde en train de chuter, de disparaître. Certains motifs du roman (la chute, la noyade, la descente dans un monde obscur et sous-marin) sont en effet présents dans le recueil. Cela s’explique par le fait que je les ai écrits en même temps d’une certaine manière. À vrai dire, en cours d’écriture, j’ai senti qu’il me fallait me détourner du roman pour plonger dans mon recueil qui, cependant, est infiniment plus sombre… Voilà pourquoi il est vrai que ces deux œuvres dialoguent, qu’elles sont complémentaires.

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