L’auteur québécois Daniel Grenier a accepté de relever le défi que lui a proposé l’éditrice Mélanie Vincelette (Marchand de feuilles) de ne lire pendant une année qu’un corpus entièrement constitué d’écrivaines. Une immersion qui ne l’a pas laissé indemne… pour son plus grand bonheur.

Vous avez lu une dizaine de livres par mois pendant douze mois, uniquement écrits par des femmes. Avec le recul, comment qualifieriez-vous la compagnie des femmes?
J’en retiens surtout un sentiment de subversion, d’insubordination, même chez celles qu’on a si longtemps qualifiées de « mièvres » ou de « fleur bleue ». Relisons Grace Metalious et son superbe Peyton Place, premier « blockbuster » de la littérature américaine, pour s’en convaincre. J’avais déjà entamé depuis quelques années un processus de lecture paritaire, lisant autant de femmes que d’hommes. Ce que l’expérience menée au cours de l’année 2019 m’a amené à comprendre, c’est à quel point la lecture, l’amour des livres, de la littérature, est une affaire de choix et de subjectivités, de préjugés appris et cultivés, de lieux communs transmis, mâchés et remâchés, à l’université, dans les médias et dans le milieu du livre en général. Côtoyer exclusivement des écrivaines pendant un an, en tant qu’homme écrivain, c’est surtout se rendre compte à quel point l’édifice de l’institution littéraire est friable, qu’il est construit sur des bases sexistes et que les femmes, depuis longtemps, ne cherchent pas autant à y pénétrer qu’à en saper les fondations.

De toutes les écrivaines que vous avez lues pendant cette année, quelle est celle qui aura le plus remué de choses en vous et pourquoi?
Les exemples abondent d’écrivaines qui m’ont fait voir les choses différemment et qui m’ont aidé à développer des outils d’analyse nouveaux, que ce soit par rapport à des enjeux sociaux ou à des enjeux purement littéraires ou formels. Les livres de Patricia Smart, ceux de Naomi Fontaine, d’Annie Ernaux. Je suis encore chamboulé par ma lecture d’Amour, Colère et Folie, de Marie Vieux-Chauvet. Je crois cependant que les écrivaines qui, en plus de m’obliger à remettre en question certains biais intellectuels, me faisaient comprendre que ce qu’elles écrivent ne m’est pas destiné, n’est pas destiné à mon éducation politique ni à mon élévation morale (dont elles n’ont rien à faire, ce n’est pas leur problème après tout), sont celles chez qui je trouvais la plus grande résonance. Je pense à un.e poète queer et Métis-Crie-Saulteaux comme Lindsay Nixon qui, dans son livre nîtisânak, met carte sur table très rapidement : j’ai le droit de lire ce qu’iel écrit, mais iel n’écrit pas pour moi.

Pourquoi selon vous hésite-t-on encore aujourd’hui à lire ou à enseigner les œuvres des femmes et à les considérer bien souvent comme une littérature mineure? Est-ce parce qu’elles sont méconnues par l’Histoire qui n’a pas assuré leur transmission, et alors pourquoi ne faisons pas l’effort de les connaître?
L’Histoire avec un grand H a beaucoup à voir là-dedans. L’institution et l’université également, ces endroits de pouvoir où, quand on y pense, une poignée de personnes ont mis en place le corpus occidental, l’ont fixé en quelques générations et en ont défini les contours, les limites, les frontières, etc. Une de ses frontières est justement la « féminité » et ses corollaires, comme la morale, la domesticité, la sphère privée, les émotions manichéennes, le « care », qui s’opposent à une forme de perfection littéraire typiquement masculine qui se joue dans l’ambiguïté, la révolte, l’égocentrisme, l’incompréhension d’un public ignare. C’est tout ce qui a été associé au féminin qui est donc rejeté hors du canon et de l’enseignement. C’est ce qui fait que, même si on enseigne l’importance historique, par exemple, de La case de l’oncle Tom, de Harriet Beecher Stowe, on insiste sur sa piètre qualité littéraire. Et qu’en parallèle, on enseigne Pierre; ou les ambiguïtés de Herman Melville, paru la même année, en insistant sur le fait qu’il a été mal lu et mal compris et qu’il a été un échec à cause de son génie avant-gardiste.

Le plus grand mythe à déconstruire, c’est celui de l’universel, de l’universalité. De l’écrivaine qui serait incapable d’intéresser les lecteurs masculins parce que, supposément, sa prose est trop « personnelle », « intime ».

En quoi la lecture intensive d’œuvres de femmes ont-elles influencé d’abord votre vie intellectuelle, votre vie créatrice, puis votre vie personnelle?
Si Les constellées a été si agréable à écrire, c’est d’abord parce que ce projet représente pour moi l’essence de mon expérience en tant que littéraire : lire des livres et en parler aux gens, partager mon enthousiasme, mes trouvailles, analyser, mettre en lumière, et, surtout, créer des liens entre des œuvres qui au demeurant semblent très éloignées les unes des autres. Ne lire que des femmes m’a permis de constater, d’un point de vue créateur, que j’avais passé beaucoup de temps à cultiver une vision un peu sclérosée de la fiction romanesque et du rôle de l’écrivain dans la mise en scène de la réalité qui l’entoure. Ce qui m’amène à avoir envie d’explorer d’autres voies en écriture, à privilégier l’hybridité, la fluidité des genres, etc. Je sens également, sur le plan professionnel, que j’ai un rôle à jouer en tant qu’acteur du milieu littéraire afin de mettre en valeur les voix des personnes marginalisées. Paradoxalement (après avoir écrit un livre de six cent pages, me direz-vous), ça veut dire savoir se taire quand c’est le temps de se taire.

Vous dites très justement en introduction des Constellées que ce livre en est un de désapprentissages. À la lumière de vos lectures, quel grand mythe concernant les œuvres écrites par des femmes faut-il s’empresser de déconstruire?
Le plus grand mythe à déconstruire, c’est celui de l’universel, de l’universalité. De l’écrivaine qui serait incapable d’intéresser les lecteurs masculins parce que, supposément, sa prose est trop « personnelle », « intime ». Un mythe tenace, selon lequel un homme qui écrirait 3000 pages sur sa vie et ses déboires personnels, familiaux et amoureux s’adresserait à « l’Humanité » alors qu’une femme qui en écrirait 300 sur ses expériences d’escorte et son rapport ambivalent à la beauté ne s’adresserait qu’à une certaine frange de lectrices ainsi qu’à son propre nombril.

Photo : © Éva-Maude TC.

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