Christine Eddie : Ode à la vie

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Après Les carnets de Douglas et Parapluies, c’est un bonheur de renouer avec la délicatesse, la poésie et la grande humanité de Christine Eddie dans Je suis là. Un roman émouvant, éblouissant, un ravissement qui nous habite longtemps, que l’écrivaine lance comme une « bouteille à la mer », une œuvre de mémoire, pour se souvenir qu’Angèle est là, qu’elle s’accroche à ce qu’elle peut après avoir vécu un drame bouleversant – qu’ici nous tairons, pour préserver la surprise chez les lecteurs – et apprivoise peu à peu sa nouvelle vie.

Comment est né ce projet? Pourquoi avez-vous décidé de raconter cette histoire qui s’inspire d’une personne que vous connaissez?
Ce serait totalement injuste de comparer les souffrances humaines entre elles puisque chaque épreuve contient son lot de larmes et de désolation. Il reste que l’histoire d’Angèle place la barre extrêmement haute dans l’échelle de ce que l’on peut qualifier de « drame personnel ». Ce que vit cette jeune femme dépasse tout ce que j’aurais pu imaginer en termes de dépassement et de résilience. En lui donnant une voix, j’ai voulu célébrer son courage. Mais j’ai aussi essayé de comprendre comment on fait pour surmonter l’insurmontable.

« La plupart des gens sont comme les plantes, ils cherchent la lumière. », peut-on lire dans Je suis là. Est-ce pour redonner de la lumière à Angèle que vous avez voulu écrire son histoire?
Angèle est lumineuse de nature. Mais c’est vrai que ce projet de livre est aussi devenu son projet et que, depuis un an, elle attend sa publication, s’intéresse aux différentes étapes de l’édition, s’informe de la réception. Le livre a d’ailleurs été lancé à la fin août à Shédiac, où elle vit, et je sais qu’elle s’en est fait une joie. Moi aussi!

Votre approche à l’écriture a-t-elle été différente pour ce roman étant donné l’aspect véridique de l’histoire?
Oui et non. Quand vous n’avez pas à inventer un personnage de toutes pièces, vous vous épargnez tout le casse-tête de la vraisemblance et bien des heures d’hésitation. En revanche, évoquer une personne vivante suppose que vous pesiez chaque mot parce que vous pensez à elle et à son entourage que vous ne voulez surtout pas peiner. En ce sens, la liberté de l’auteure est limitée. Mis à part les informations qui coulent de source et ce pied toujours prêt à freiner, le processus d’écriture est resté le même : une recherche constante d’équilibre entre la poésie et l’humour, un travail d’architecte sur les phrases, les paragraphes, les chapitres.

La nouveauté, pour moi – mais elle n’a rien à voir avec l’aspect véridique de l’histoire –, c’est d’avoir quitté le français standard, le temps de quelques dialogues. Le roman se déroule en Acadie et il m’était impossible de passer à côté du français pittoresque qui se pratique dans le sud-est du Nouveau-Brunswick.

Dans une certaine mesure, les personnages de votre roman deviennent plus forts ensemble, et comme dans Parapluies, l’entraide et la solidarité leur permettent d’échapper à leur dure réalité. Qu’est-ce qui vous inspire dans la nature humaine?
J’ai grandi avec une génération d’idéalistes, toujours prête à sortir dans la rue pour faire avancer la cause des femmes, celle des noirs, de la culture, de la paix… Une génération qui croyait en un monde meilleur. Même si les journaux nous laissent tous les jours entendre que le monde meilleur n’est probablement pas pour demain, c’est plus fort que moi : j’y crois encore. Ça ne m’empêche pas de reconnaître la bêtise et de la détester, et pas non plus de trépigner d’impatience. Mais chaque main tendue vers une autre me redonne de l’espoir.

Votre livre regorge de splendides images évocatrices, comme le « tir groupé  d’infortunes », ces personnes qui « s’éclairent de l’intérieur ». De quelle façon surgissent ces images?
Essayer de comprendre comment naissent les images quand on écrit, c’est un peu comme essayer de comprendre pourquoi on décide de rajouter un peu de sel à une recette ou du bleu à une toile. Il y a quelque chose de mystérieux et de très intuitif dans la création. Une fois le roman terminé, je peux faire un effort de rationalisation et me rappeler que le mot « gourdin », par exemple, a surgi très tôt dans ma tête, que je l’ai rapidement laissé tomber et que j’ai été étonnée de le voir revenir et trouver sa place, soixante pages plus loin. Toutefois, ça n’explique rien!

Vos univers tendres, sensibles et touchants contribuent à donner espoir, à voir la beauté et la fragilité du monde. Est-ce que l’écriture est pour vous une façon d’exorciser les malheurs de l’existence? L’écriture permet-elle d’apprivoiser la douleur? De transcender le réel?
C’est certain que les heures consacrées à l’écriture me permettent de me réfugier hors du monde réel, mais je suis incapable d’oublier tout à fait les soucis, l’actualité et les drames qui m’entourent. Si je les évoque, j’essaye de leur trouver une place, souvent discrète, qui leur fasse honneur. L’allusion à la catastrophe de Lac-Mégantic, dans Je suis là, n’occupe que trois lignes et demie et je les ai sans doute écrites en juillet 2013. C’est mon petit mémorial personnel aux quarante-sept victimes d’une tragédie innommable, ma façon d’espérer que nous ne l’oublierons pas.

Dans une entrevue dans La Presse, vous racontiez que vous aviez écrit Les carnets de Douglas pour l’offrir à une amie, qui vous avait par la suite convaincue de le soumettre à des éditeurs. Pourquoi n’aviez-vous pas songé à publier ce que vous écriviez?
Ce n’est pas tellement que je n’y avais pas songé, mais écrire et publier sont deux activités tellement différentes! Publier exige du nerf et une bonne dose de confiance. Il faut croire que je manquais des deux!

Vous avez notamment remporté le Prix France-Québec pour Les carnets de Douglas, quel effet vous procure la reconnaissance des prix littéraires?
Mon sentiment est ambigu par rapport aux prix littéraires. L’idée de faire s’affronter des œuvres, forcément très différentes, dans une sorte de concours me met mal à l’aise et je suis consciente du caractère aléatoire de l’attribution des prix. En même temps, les vitrines qui permettent de parler de livres et de littérature sont devenues tellement rares au Québec que je suppose que les prix sont nécessaires. Le prix France-Québec a donné une certaine visibilité aux Carnets de Douglas. Il s’est accompagné d’une tournée de 3 000 kilomètres en France et d’une bourse qui m’a permis, au retour, de prendre un congé sans solde pour écrire. D’une certaine façon, ce prix m’a confirmé que le choix d’écrire était celui qui me convenait. Comment ne puis-je pas lui en être totalement reconnaissante?

Quels sont vos projets d’écriture?
J’ai replongé dans le manuscrit sur lequel je travaillais avant d’écrire Je suis là. C’est encore un peu tôt pour en parler, mais ça va probablement m’occuper pendant un bon moment.

Photo : © Gilles Savoie

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