Anne-Rose Gorroz: à travers toi, je me retrouverai

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Française d'origine, Anne-Rose Gorroz vit au Québec depuis 25 ans. Avec L'Homme ligoté, elle trace le parcours de deux amants aux âmes tourmentées, dont les rencontres ne sont uniquement possibles que par le biais de la pratique du fétichisme, du sado-masochisme et du travestisme. Tout d'abord moyens cathartiques afin d'accéder à l'abandon, ces objets de plaisir et de souffrance permettront aux deux protagonistes d'explorer leurs propres limites. Des tableaux saisissants marquent ce récit poétique qui représente la quête d'une identité. Il s'agit également de l'expression de la souffrance et de l'incommunicabilité des êtres lorsque les sentiments ne réussissent pas à s'imposer face à la conduite sexuelle déviante dans la relation.

L’Homme ligoté est votre premier roman. Comment est né le projet et pourquoi avoir choisi le thème de l’amour déviant (la paraphilie)?
Le projet de ce roman a surgi de manière impérative lors d’une discussion marquante chez des amis. Elle a été suivie d’échanges bouleversants sur le thème de la souffrance, de la solitude et du silence vécus à l’intérieur de sexualités atypiques.

En ces temps de banalisation de la sexualité, peut-on considérer comme tabous, le sadomasochisme, le fétichisme ou le travestisme en sont-il encore?
Dans le roman, pour approcher ces expériences difficiles, exigeantes, déchirantes souvent, j’évite de parler d’amours «déviants» ou «tabous». Je n’aborde pas le fétichisme ou le travestisme comme des actes de perversion, mais plutôt comme des révélateurs d’émotions entre deux personnages pris dans le chassé-croisé du regard.

L’amour (l’émotion ou le partage des sentiments) a-t-il sa place dans cette forme de relation?
Après enquêtes, recherches et lectures, je soupçonne que ces pratiques particulières sont souvent des tentatives afin de diminuer les souffrances psychiques dont elles sont issues. Le fétiche, l’objet, a presque une fonction de «doudou consolateur», il se substitue à un être manquant, il aide à combattre un vide existentiel. Dans la mesure où le fétiche laisse la place à l’Autre, où l’Autre peut aller jusqu’à le supplanter, où l’émotion et l’échange surgissent, l’acte atypique peut devenir délivrance. Alors, l’amour a peut-être une place. Mais d’une façon paradoxale et à cette seule condition: que la relation se transforme, que les fétiches et travestissements soient abandonnés au profit de l’Être, du Sujet remplaçant l’objet.

Est-il de nos jours plus facile d’assumer publiquement sa condition d’adepte d’une conduite sexuelle déviante ou de polyamoureux?
Je crois que le polyamoureux est plus facilement accepté que le fétichiste/masochiste, car il permet à ceux qui ont fait l’expérience des amours multiples de s’identifier à lui, alors que les conduites sexuelles hors normes restent difficiles à saisir autrement que par la déviance. «Le sexe parle toujours d’autre chose que de sexe» (Alina Reyes): c’est la question que j’explore dans mon roman, car le sexe qui ne dit rien, il n’exprime rien au plan émotif, qu’il soit dans la normalité ou pas. Il ne mène jamais à la rencontre de Soi ni de l’Autre. Dans la pornographie, il n’y a jamais de vraie rencontre, car il n’y a jamais d’émotion ni de conscience, seulement des sensations.

Ce roman s’adresse à quelqu’un. La narratrice (qui emploie le «je») réussit-elle à se délivrer de lui tout de même?
Mon roman s’adresse à l’Autre au sens large. J’ai voulu que le lecteur s’identifie au Je et au Toi, qu’il ressente de l’empathie pour les personnages, que l’aspect universel de cette relation, tissée de solitude et d’incommunicabilité, soit mis de l’avant: l’Autre par le regard duquel passe mon existence, l’Autre dont le regard me façonne dès la naissance. La narratrice réussit à se délivrer lorsqu’elle assume enfin son choix, la lumière plutôt que le chaos, comme elle le ferait dans toute autre relation non satisfaisante. Car choisir est le prix de la délivrance.

Bibliographie :
L’Homme ligoté, Boréal, 176 p., 19,95$

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