Aki Shimazaki est la plus japonaise des écrivaines québécoises. Mais dire cela, ce n’est pas faire plaisir à celle qui refuse les étiquettes : « La littérature est la littérature. Je suis simplement une romancière d’expression française », tient à souligner l’écrivaine née en 1954 à Gifu, au Japon, et arrivée au Canada à la mi-vingtaine. Néanmoins, on ne peut nier que ses courts romans nous transportent au Japon. Tout en simplicité de mots mais en profondeur de sens, et toujours sous le couvert de l’érosion des secrets familiaux, l’écrivaine manie habilement les ressorts des catastrophes personnelles qui, parfois, bouleversent autant que les catastrophes naturelles…

Cette saison, Aki Shimazaki publie Sémi, l’histoire d’un couple marié depuis plus de quarante ans, et dont la femme souffre d’Alzheimer. Cependant, cette dernière dévoilera à son mari — qu’elle croit alors être seulement son fiancé — un important secret sur son passé. Pour ce dix-septième roman, second de son quatrième cycle romanesque, elle joue sur le terrain de la vérité, des origines et des choix de vie. Tout comme dans les seize précédents, d’ailleurs, et le tout au grand bonheur du lecteur.

Vos romans sont toujours intitulés par un mot, en japonais, qui tisse un fil narratif très adroit dans l’histoire que vous racontez. Dans le cas de votre plus récent roman, sémi signifie « cigale », cet insecte qui passe plusieurs années sous terre avant de n’en sortir que pour voler à l’air quelques semaines durant, ce qui a un lien direct avec le sort de votre protagoniste. Dans votre processus créatif, et précisément pour Sémi, qu’est-ce qui vient en premier : l’histoire que vous rattachez ensuite à un mot, une « thématique » précise qui en découle, ou est-ce le mot, autour duquel vous brodez ensuite?
À l’époque où je terminais Suzuran (« muguet »), je cherchais un titre pour la suite. Je faisais du camping au bord d’un lac au parc du Mont-Tremblant. Le temps était très chaud. À l’ombre, assise sur une chaise pliante, je contemplais le ciel, l’eau, les arbres, les fleurs sauvages. Les cigales criaient bruyamment. Je me répétais « Sémi, sémi, sémi… », comme si j’imitais leurs cris. Je songeais à leur vie éphémère. Je me suis dit : « Pourquoi pas ce mot pour mon prochain titre? » Puis j’ai créé ce petit poème :

Sémi, sémi, sémi, où te caches-tu?
Après tant d’années sous terre
Tu n’as que quelques semaines à l’air
As-tu de la nostalgie pour ton long passé dans le noir?

À ce moment m’est apparue l’image de la mère de la céramiste Anzu dans Suzuran, cette mère qui se met à avoir des pertes de mémoire. Après un peu de réflexion, j’ai décidé que son mari deviendrait le narrateur. J’imaginais un homme s’occupant de sa femme atteinte de la maladie d’Alzheimer.

Chaque fois que je commence un nouveau roman, je n’ai pas de plan concret. Les détails de l’histoire et la structure se développent à mesure que j’avance. J’ai souvent un blocage, mais trouve finalement une sortie à force de récrire. C’est toujours 1% d’inspiration et 99% de travail.

Vos romans forment différents cycles romanesques composés de personnages liés entre eux, parfois sur différentes générations, et dont on découvre la profondeur à chaque nouvelle parution grâce à leurs motivations alors dévoilées. En d’autres mots, vos personnages secondaires deviennent souvent le personnage principal d’un roman subséquent. Est-ce dire que vous vivez longuement avec vos personnages avant qu’ils ne prennent place dans vos écrits? Connaissez-vous la vraie histoire de tout votre cycle avant de l’écrire ou, comme le lecteur, vous en découvrez à chaque nouveau roman les mystères?
Quand je rédige un volet d’une pentalogie, je ne pense qu’à terminer ce que j’ai commencé. Je n’ai aucune idée quel personnage dominera le suivant. Comme pour Sémi, c’est seulement vers la fin que je cherche un titre et choisis un narrateur et une trame générale qui s’accordent avec le titre, et ainsi de suite. Bref, je ne planifie pas d’avance chaque pentalogie. Ainsi, il n’y a pas de titre général en français jusqu’à la toute fin. J’aime rester libre en suivant mes intuitions.

Pour me mettre dans la peau du narrateur, j’emploie exprès la première personne du singulier. Je récris mon manuscrit à maintes reprises jusqu’à ce que les personnages deviennent vivants. Chaque roman me prend environ dix mois. Ce n’est qu’une fiction, mais si mon roman touche le lecteur comme si c’était une histoire vraie, c’est un grand plaisir pour moi.

Dans Sémi, Tetsuo accepte de jouer le jeu, sur les conseils d’une infirmière, et de ne pas contredire sa femme, qui se pense plusieurs années auparavant. Cet homme fait preuve de beaucoup de résilience. Comment décririez-vous ce personnage? Vous êtes-vous attachée à lui?
Dans Sémi, j’ai choisi un narrateur qui n’est pas particulièrement attachant. Un homme qui a travaillé fort pour sa famille, mais qui a été insensible aux sentiments de sa femme tout au long de leur mariage. On peut faire de la littérature avec n’importe quoi. J’ai tenté de lui insuffler de la sensibilité au moyen d’un drame et je me suis finalement attachée à lui. Au fond, c’est une bonne personne.

Votre style d’écriture est minimaliste et on associe souvent ce trait à la culture japonaise, à laquelle vous êtes rattachée en raison de vos origines. Est-ce exact ou est-ce un énorme préjugé que d’affirmer cela? Est-ce que vous êtes influencée par la culture de votre pays natal et, si oui, en quoi cela se traduit-il, selon vous, dans vos œuvres?
Je suis à l’aise de situer mes romans au Japon. Néanmoins, il y a des exceptions : Tsubaki (« camélia ») commence dans un pays imaginaire (certains lecteurs croient que c’est le Canada), et le deuxième chapitre de Mitsuba (« trèfle ») se passe à Montréal. Quel que soit le pays, mes thèmes sont universels : ce sont des drames d’individus. Du point de vue littéraire, je n’accorde pas beaucoup d’importance à l’endroit. Simplement, j’aime continuer d’écrire mes romans en français, une langue dont je suis tombée amoureuse en arrivant au Québec. Pour le moment, je ne pense qu’à terminer cette quatrième pentalogie. Peut-être qu’un jour j’écrirai des souvenirs de mes expériences au Canada, surtout au Québec, en plus de celles au Japon.

Photo : © Marie Royer

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