Abla Farhoud : La solitude est un cercueil de verre

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Femme cosmopolite, Abla Farhoud naît au Liban au milieu des années 40 et arrive au Québec au début des fifties. Après des études en théâtre, on la voit comédienne, dès l'âge de 17 ans, à la télévision de Radio-Canada. Suivent quelques aller-retour entre sa patrie d'origine, Paris et la Belle Province, avant se fixer définitivement à Montréal en 1973, où elle entreprend une prolifique carrière de dramaturge. En 1998, elle publie un premier roman largement inspiré par sa propre mère, Le bonheur a la queue glissante, le récit de Dounia, une immigrante libanaise n'ayant jamais appris à lire ni écrire sa langue d'adoption. Dans Splendide Solitude, Abla Farhoud aborde cette fois les rivages de sa féminité, délaissant les statuts d'amie, d'amante, d'immigrante, d'épouse ou de mère, et met à nu son âme de femme solitaire. Troublant voyage au cœur de l'intime…

« Je n’ai plus que mon corps/Même lui s’en va tranquillement/Même lui… » Comme une prière pour ouvrir Splendide solitude, ce tercet à la douloureuse sonorité évoque le désarroi de la narratrice, une femme dans la cinquantaine, laissée « sans voix » par les départs consécutifs de son mari, musicien de génie, et de ses enfants, eux-mêmes musiciens. Le ton est donné.

Sciemment terrée dans sa maison qui n’est plus qu’un cocon dépourvu de sens, il ne lui reste qu’à écouter, silencieuse, les bruits de son corps, cette chair qui la fuit. Plus encore que l’inexorable déchéance physique, c’est contre le silence et le temps qui passe qu’elle livre bataille, contre l’absence de cette musique live qui rythmait sa vie d’amante, d’épouse et de mère, ces notes qui la transmutaient en « caisse de résonance ». Ne plus reconnaître son corps, sa première patrie, réfère à la problématique de l’exil, thème cher à Abla Farhoud. Présenté du point de vue géographique dans Le bonheur a la queue glissante, l’exil est plus complexe dans Splendide Solitude, en ce qu’il renvoie non seulement à une perte de points de repère dans le quotidien, mais aussi à une perte originelle : le décès des parents de la narratrice, fauchés dans un tragique accident de voiture. À travers cette femme devenue orpheline très jeune, qui n’a jamais pu « accepter l’inacceptable » et cherche à savoir « combien de deuils une femme doit-elle affronter avant d’arriver au deuil final ? », Abla Farhoud a ressenti, pour la première fois, le besoin de taire l’immigrante en elle : « Nous avons tous plusieurs identités et j’ai rarement questionné la femme en moi. J’ai fait exprès pour ne pas du tout aborder l’immigration, dont j’ai souvent parlé au théâtre. On trouve pourtant des traces de l’exil dans mon roman, car c’est quelque chose de très ancré en moi. Le premier exil de la narratrice, ce deuil qu’elle n’a pas fait et qu’elle aurait dû faire, est la mort de ses parents alors qu’elle n’est qu’une enfant. On peut faire des rapprochements avec le deuil du pays, mais ce que j’ai vraiment voulu faire, c’est prendre une femme qui me ressemble et plonger dans l’autobiographie, bien que cela soit absolument impossible de faire une œuvre autobiographique dans la mesure où, dans un roman, il y a toujours une transposition et un travail d’écriture. »

À l’instar d’Abla Farhoud, dont le quotidien fut longtemps bercé par la musique de ses proches, la narratrice entretient un rapport étroit entre l’écriture et la musique: « La musique touche l’auditeur et enlève la solitude en nous liant par une même émotion. L’écriture fouille l’être humain, impose d’aller vers elle, alors que la musique va vers l’autre. Pour cette femme privilégiée qu’est ma narratrice, la musique est venue vers elle, un lien s’est établi entre elles. En lisant, on rompt la solitude. Ces deux pôles sont là parce ce que la narratrice avait le talent nécessaire pour devenir écrivaine, musicienne ou peintre. Mais elle n’est jamais devenue ni l’une ni l’autre. En fait, elle est un peu moi si je ne m’étais pas prise en mains ! » (rires)

D’une franchise désarmante, Abla Farhoud avoue avoir été sauvée par l’art et ne cache pas l’origine de Splendide Solitude, cet instant où, alors que sa fille jouait du piano dans la pièce à côté, une note lui insuffla un mot à l’esprit : solitude. Conjuguée à l’intense beauté de la musique, entrevoir l’éventualité du départ de son enfant – à l’instar de la narratrice qui voit sa fille tout abandonner pour suivre un homme – a empli l’auteure d’une émotion qui traverse tout le roman, lui-même sous-tendu par les questions « Qu’est-ce que vivre ? » et « Qui suis-je en tant que femme seule ? ». Si chaque livre présente ses difficultés propres, mettre noir sur blanc des événements personnels figure à mille lieux de la sinécure : « J’ai trouvé difficile de raconter ce qui est intime et petit. Mon histoire n’est ni flamboyante ni tape-à-l’œil. Une de mes amies m’a d’ailleurs demandé comment j’avais réussi à raconter le vide, le rien. Dans Le bonheur a la queue glissante, l’histoire était plus intéressante ; elle contenait plus d’éléments et l’action se déroulait sur deux continents. Dans Splendide Solitude, c’est comme s’il n’y avait rien à raconter : comment mettre en mots cette bataille que la narratrice livre avec elle-même ? » En nommant l’ennemi, la narratrice répond pourtant à l’interrogation de l’auteur, lorsqu’elle clame, triomphante et résolue : « Je comble le vide, mon vide. Je sais maintenant que le vide ne se comble pas. Le vide est et sera. Je l’ai appelai Splendide. Splendide Solitude. »

Identifier son corps « comme un pays en guerre » permet enfin à cette femme de combattre ses démons intérieurs. Mais chaque être humain diffère de son semblable et la perte se présente sous plusieurs jours : « Le deuil est universel, tant pour les femmes que pour les hommes. Le deuil peut être créé par un changement, non seulement par la mort, et je crois que pour qu’il puisse se faire, il faut d’abord qu’il y ait une souffrance et un vide. Durant cette période, on peut être accompagné par quelqu’un ou non, on peut également se dire que c’est avec le temps que ça passera, mais je crois que le deuil, c’est « accepter l’inacceptable». Pour la narratrice, cet inacceptable est représenté par la mort de ses parents. Accepter que l’envers de la vie existe – son côté « ombre », la mort –, voilà le véritable deuil. Pendant tout le roman, j’ai tenté, à l’instar de mon personnage, de saisir ce concept. À la fin, je ne comprenais pas vraiment plus, même si certaines parties du mystère ont toutefois été élucidées. »

Telle sa narratrice qui retrouve un certain équilibre dont la première manifestation consiste à proposer la lecture de son journal intime à son cercle d’amies, Abla Farhoud semble avoir trouvé, dans son roman, sa propre définition de la solitude, qu’elle appelle « délabrement des sens » ou « perte de soi en contact avec le monde » : « Écrire est plein d’inconnu, de surprises ; on commence avec une question et on finit avec des propositions de réponses. En écrivant « j’ai toujours lutté contre la consolance comme l’enfant lutte contre la somnolence », j’ai été dépassée ; c’est un moment charnière pour le personnage ; c’est comme si, à ce moment-là, j’avais compris quelque chose d’elle. Ce livre, je l’ai écrit pour moi. Il fallait que je confronte la solitude, que j’en comprenne le sens. Alors qu’au départ j’avais peur d’ennuyer les gens avec un sujet aussi intimiste, je me rends compte, après avoir reçu quelques commentaires, que Splendide Solitude touche. Une réaction à laquelle je ne m’attendais pas et qui me surprend. »

Comme la musique qui commence par une note et se termine par un silence, Splendide Solitude, une fois refermé, laisse des réminiscences inoubliables, faisant écho à la Femme universelle, intemporelle, insoumise à l’époque et au lieu. La solitude est une sœur, elle a mille visages : elle s’appelle comme vous et moi.

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