Avec Freeman, Roy Braverman clôt une trilogie de polars américains dont les deux premiers volets — Hunter et Crow — ont successivement emmené les lecteurs dans les Appalaches et en Alaska. Cette fois-ci, c’est dans l’atmosphère chaude et moite de la Louisiane que nous transporte Braverman, pour un voyage sinueux allant des bas-fonds de La Nouvelle-Orléans jusqu’aux bayous débordant d’animaux à sang froid.

Freeman démarre en trombe, littéralement. Pluies torrentielles, rafales violentes détruisant tout sur leur passage : l’ouragan qui est en train de ravager la bourgade de Patterson ne fait pas dans la dentelle. Or, c’est exactement le moment qu’a choisi un mystérieux homme cagoulé pour s’introduire dans la maison du caïd local — Sobchak, dit Big Creep, dont le nom seul suffit à faire frémir tous les malfrats du coin — et lui dérober les deux millions de dollars qu’il cache dans son coffre.

Non content de prendre d’assaut la maison d’un gangster en plein ouragan, l’homme cagoulé devra également neutraliser les hommes de main que Sobchak, prévoyant, a chargés de protéger son magot. Évidemment, il faudra se battre. Pieds, poings, armes à feu : tout y passera. Même — et c’est plus original — un alligator de quatre mètres emporté par les bourrasques. Les amateurs de Sharknado (une série de films de série Z où des requins, soulevés par une tornade, attaquent depuis le ciel) apprécieront.

« Mes livres partent toujours d’une image », explique Roy Braverman, un des nombreux pseudonymes de l’auteur français Patrick Manoukian. « Celle de la pédale de vélo d’enfant qui émerge du sol au début de Yeruldelgger, par exemple, m’a trotté dans la tête pendant trente ans. Je l’ai imaginée partout, sortant du sable d’un désert, émergeant du béton… Pour Freeman, c’était l’alligator volant, même si j’avais hésité un temps avec une poignée de serpents », ajoute l’écrivain en riant.

L’écriture de Braverman est très visuelle, cinématographique, pleine de personnages hauts en couleur, à la frontière de la caricature : le Chief Martineau, colérique et accro au Dr Pepper; le duo de flics aux caractères opposés, mais tout aussi compétents dans leur métier (Zach Beauregard, secret et posé, et Howard Douglas, volcanique et chaleureux); Sobchak, le caïd sadique fanatique de cocktails qui a fait reconstruire à l’identique, en Louisiane, son bar parisien préféré… C’est d’ailleurs dans ce bar — Le Verre à Pied, rue Mouffetard — que nous sommes en ce moment attablés, Roy Braverman et moi. J’ai commandé un café; Braverman, un décaféiné qui n’est jamais arrivé. Je le lui fais remarquer. Il se lève pour houspiller le patron. « Claude, t’as oublié mon déca. Fais gaffe, sinon je fais cramer le bistrot dans le prochain bouquin! » lance-t-il, amusé. Les habitués accoudés au zinc ricanent. Moi aussi.

La fin d’une trilogie
Freeman est l’aboutissement d’un projet littéraire ambitieux : écrire trois livres qui se passent dans trois régions différentes des États-Unis en adoptant chaque fois le style d’écriture approprié. Hunter se déroulait dans les Appalaches et se voulait un clin d’œil à Stephen Hunter, qui a démocratisé — certains diraient même inventer — le polar noir (hard-boiled) avec tous ses codes : le shérif pourri, le vieux motel, le bowling abandonné…

Puis les survivants au premier livre fuient en Alaska, où se déroule Crow. Un polar écrit selon les préceptes du nature writing : on décrit d’abord l’environnement, le pays, afin de montrer comment il influe sur le comportement des hommes. « Ce qui devait simplement être une fuite devient une fuite sauvage et violente, car l’Alaska est sauvage et violent », commente Braverman.

Freeman, aboutissement de la trilogie, change encore de décor; direction la Louisiane, cette fois. Roy Braverman s’inspire alors des grands auteurs de romans noirs sudistes, comme James Lee Burke. « C’est une écriture très sensuelle, faisant la part belle aux odeurs, à la nourriture, aux parfums… Le bayou, avec sa faune de serpents et d’alligators, est également très présent. Les phrases sont plutôt longues, suradjectivées, un peu étouffantes. C’est le reflet de l’atmosphère moite de la Louisiane, où tout se délite : le destin des personnages, et jusqu’à l’intrigue elle-même. Dans Freeman, tout est pris dans la torpeur, dans cette espèce d’assommoir social, psychologique et culturel qu’est la Louisiane », explique l’auteur.

Le pari d’écrire
« Si je n’ai pas de plaisir, je n’écris pas », confie celui qui écrit tous les jours depuis l’âge de 15 ans. Ancien journaliste et dirigeant d’entreprises, Patrick Manoukian n’avait pourtant jamais été publié avant 2012. Chez lui, les manuscrits inachevés s’empilaient — il a plus de vingt textes d’une centaine de pages dans ses cartons —, sans compter ceux qu’il a perdus. « Je suis paresseux, désorganisé, bordélique : avant l’informatique, j’ai paumé des dizaines de manuscrits », dit-il.

C’est grâce à sa plus jeune fille, Zoé, que Manoukian s’est lancé pour de bon dans l’écriture. « Quand elle a eu 13 ou 14 ans, j’ai commencé à lui faire lire ce que j’écrivais, et c’était une lectrice assidue. À l’âge de 19 ans, elle est partie s’installer en Argentine. Je lui ai demandé si elle voulait que je continue de lui envoyer des textes : elle a piqué une colère, m’a dit qu’elle en avait marre de ne connaître le destin d’aucun personnage, la fin d’aucune histoire, et qu’elle ne lirait plus rien avant que je finisse quelque chose! » Un véritable « coup de pied au cul » — je cite — sur lequel a débouché un pari : sortir un roman tous les six mois, dans un style différent, sous un pseudonyme différent! Après avoir fait paraître un essai sur les voyages, un roman jeunesse et un roman littéraire, Patrick Manoukian a publié un polar, Yeruldelgger, sous le nom de plume d’Ian Manook. Le succès du livre a encouragé l’auteur à se concentrer un temps sur le polar (sauce Manook, puis Braverman). Cela ne l’empêche pas d’avoir bien d’autres projets dans les tuyaux, dont une saga familiale sur le génocide arménien. « Je souffre plus de la page noire que de la page blanche! » conclut-il.

Photo : © Françoise Manoukian

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