De plus en plus d’éditeurs se lancent dans la publication de poésie à l’intention des jeunes lecteurs. Colle-moi, nouvel ouvrage de Véronique Grenier qui a brillé pour Hiroshimoi, paraît justement dans la nouvelle collection de poésie de La courte échelle. Elle y raconte l’histoire d’un garçon qui exprime sa peine et son désir de réparer la séparation de ses parents. Petite plongée au cœur du pourquoi et du comment de cet ouvrage, avec l’écrivaine qui, une fois de plus, use de sa plume pour donner quelques chavirements à notre cœur.

Votre livre parle de la peine, de la peur d’un petit garçon dont les parents se sont séparés. Pourquoi avez-vous choisi d’aborder ce sujet précisément?
Je n’ai pas vraiment « choisi » ce sujet, c’est plutôt lui qui s’est imposé. J’ai entamé le projet en gribouillant des choses, ça ressemblait à des « souhaits d’enfants ». Le poème qui aborde le désir d’avoir une chambre entre les deux maisons y figurait. Il a été fondateur. Je devais composer avec quelques contraintes, pour ce livre, dont le fait d’avoir un récit qui permette à l’enfant de bien « suivre » l’histoire. La séparation est apparue comme une évidence, comme ce qui devait être approfondi, nommé. Je me souviens très bien de celle de mes parents (et de comment je l’ai vécue « de l’intérieur » – j’ai d’ailleurs un peu puisé dans mon journal intime de l’époque) et j’ai – avec le papa de mes p’tits – accompagné mes propres enfants dans les méandres de la chose, le texte a déboulé de lui-même.

« Ma mère a une vie
dans mon dos
Il y a tout un monde dans mon dos
»

Dire, mettre en mots la complexité des émotions que peuvent vivre les enfants peut-il être libérateur pour eux, selon vous?
Je crois que oui, au même titre que ce l’est pour les adultes. Souvent, les émotions des enfants sont invalidées, on va plutôt chercher à les amoindrir, les rejeter, les nier avec des « arrête de pleurer », « voyons don’ c’pas grave, c’est juste un jouet », etc. Pourtant. Leur vie émotive est riche, complexe, et ils n’ont pas toujours les mots qu’il faut pour exprimer ce qui les habite, ce qui peut générer beaucoup d’angoisse, d’insécurité.

C’est confrontant, en fait, pour un parent, les émotions des enfants. Celles liées à la séparation, notamment. Parce que. Tu te sens coupable. Ton enfant a mal et c’est « un peu » de ta faute. Ce sont donc des sentiments avec lesquels il est difficile de composer parce qu’il est difficile de les reconnaître pour ce qu’ils sont. Mais ils sont là, pareil, et les enfants ont besoin qu’on s’y attarde pour les aider à les accueillir, à les comprendre, à les soigner. Pour que la blessure, la déchirure, guérisse, il faut qu’elle soit vue. Alors, un livre qui révèle les émotions qu’ils vivent leur met dans la gorge ce qui tremble dans le fond de leur ventre, ça peut certainement être libérateur parce que ça dit : « ce que je ressens existe à l’extérieur de moi, je ne suis pas seul(e) ». J’espère vraiment que les parents liront ce recueil avec leur(s) enfant(s), collé(s) – et je ne voulais pas tant faire ce rapprochement avec le titre – afin qu’ils puissent « vivre » le livre ensemble, en parler.

Alors, un livre qui révèle les émotions qu’ils vivent leur met dans la gorge ce qui tremble dans le fond de leur ventre, ça peut certainement être libérateur

En quoi la poésie peut-être rejoindre les enfants autrement que le roman?
Dans le roman, on s’identifie à un ou des personnages ou on poursuit la lecture, car l’histoire nous captive, on veut « voir ce qui va arriver ». En poésie, on doit s’arrêter souvent. Des émotions surgissent, on se pose des questions, on apprécie une image, un son. Je vais me permettre de dire que la poésie est peut-être, en ce sens, plus à l’image de l’enfance qu’on le peut le présumer. Elle est très libre, brise des conventions, se permet d’inventer. La poésie est joueuse, jouante. Elle nous amène au cœur de soi, souvent, dans ce qui pulse et les enfants sont souvent si près de cette pulsion, à chaque instant. Dans un poème, il y a tout un monde à explorer, à définir, il y a rarement de très mauvaises interprétations.

Alors. Je crois qu’elle peut les rejoindre parce qu’elle est un peu du même matériau qu’eux.

Votre narrateur souhaite retrouver l’amour perdu de ses parents, souhaite recoller ces deux êtres autant que sa vie qui se scinde alors aussi en deux. Vous avez fort bien imagé le tout, notamment avec des références à du papier adhésif, à de la colle (au magasin, le petit demande « de la colle à famille »). Ces images ont-elles un rôle de baume, pour le lecteur qui vivrait les mêmes déchirements?
Je le souhaite, vivement. Du moins, un baume en ce qui concerne la validation de cet espoir. Il y a quelque chose de très légitime à souhaiter qu’il existe « pour de vrai » une telle sorte de colle, une telle manière de se réparer. Ce serait l’fun. Et facile. C’est toutefois le troisième degré du « colle-moi » cela dit, qui, je l’espère, sera réparateur : celui où on dépasse la présence et la nécessité de l’autre (celui-là est le deuxième degré) pour se retrouver avec soi, celui où on parvient par soi-même à des constats bienveillants envers ce qui nous habite, celui où peut se réconforter parce « qu’on s’a soi-même ». C’est un peu ce que dit la fin du recueil.

Vous avez écrit deux recueils (Carnet de parc et Chenous) de poésie et un récit poétique (Hiroshimoi) précédemment. Quelle différence y a-t-il pour vous entre écrire pour les jeunes et pour les adultes?
Un plus grand « faire attention » (vocabulaire, formulations, clarté), un peu plus de contraintes, peut-être, s’assurer que la forme du texte ne cause pas trop d’insécurités à la personne qui le lit. La visée n’est pas la même, non plus. Mon « projet poétique » suit son cours, est habité de quelque chose. L’objectif avec ce recueil est d’initier les jeunes aux regards et à la voix poétiques, il m’a fallu peut-être contrôler un peu plus le texte. Je dis cela, mais en y pensant, j’ai tout de même l’impression que ce livre n’est pas en parallèle des autres, il y a quelque chose de « posé » dedans qui me plaît beaucoup.

Vous enseignez la philosophie. Est-ce que cela teinte votre approche de l’écriture?
Noui. Ça dépend des textes. Pas tant en poésie, à part le plaisir certain de glisser, parfois, des références philosophiques au travers du reste, peut-être que mon rapport au langage et aux langues en est aussi teinté. Je dirais que c’est surtout un entremêlement. Je vais me risquer à dire que l’écriture résonne dans ma manière d’enseigner, d’appréhender la classe et le rapport de mes étudiant(e)s à la discipline. Je me permets une forme d’enseignement poétique (selon la conceptualisation de Véronique Côté dans La vie habitable) de la philosophie, c’est-à-dire que je souhaite développer une sensibilité, un regard sur le monde et les idées chez celles et ceux qui passent par ma classe. Il y a vraiment un mouvement entre tout cela, une réciprocité, ça s’alimente.

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