Qu’ils soient teintés de réalisme cru ou d’un brin de fantastique, les romans pour ados de Sandra Dussault bousculent et écorchent. Ici, pas de personnages parfaits ni de héros clinquants, que des jeunes confrontés à leur destin, qui doivent survivre malgré les embûches. Portrait d’une autrice qui ne craint pas de secouer ses lecteurs.

Si on lui a un jour demandé d’adoucir ses propos dans ses livres sous peine de heurter les âmes sensibles, Sandra Dussault sait maintenant qu’elle peut remuer les idées reçues. Les jeunes, eux, en redemandent. D’ailleurs, nombreuses sont les classes d’élèves du secondaire à lire La cache (en deux tomes) ou Le programme, tous deux publiés chez Québec Amérique. Parole de libraire-rédactrice, ils sont plusieurs à passer en librairie pour s’enquérir des autres livres de l’autrice après avoir lu en classe un de ses romans. Comment parvient-elle à accrocher son public? « Je n’ai pas de recette miracle, je tente d’écrire ce que j’aurais aimé lire à leur âge, avec de l’action et de l’aventure. J’aime faire des histoires qui dépassent un peu des normes, qui ne soient ni lisses ni pédagogiques. » Aussi, elle favorise des séries courtes et denses, de façon à pimenter la curiosité sans risquer de perdre un lectorat impatient.

Lucy Wolvérène, dont le deuxième et dernier tome est paru récemment, nous plonge dans la ville de Québec, au début du siècle dernier. Cette adolescente au caractère bien trempé est une fieffée voleuse, dotée d’un esprit calculateur et d’une audace sans pareille. Avec son équipe, la petite Marguerite, la créative Marie Josèphe et David, un colosse bagarreur, Lucy se voit confier un cambriolage bien spécial. Ensemble, ils devront dépasser leurs limites pour parvenir à leur fin. C’est du reste sur une finale explosive que se termine le premier tome. Mais où l’autrice va-t-elle chercher ses idées? « Je suis abonnée à la page Facebook de la Société historique de Québec et celle-ci publie des clichés et des faits historiques méconnus sur la ville de Québec. C’est ainsi que j’ai su qu’un prince japonais avait fait un séjour ici, en 1907. Ça a été le départ de cette aventure, que j’ai voulu élaborer dans le passé, sans en faire un roman purement historique. C’est d’abord de la fiction, agrémentée de clins d’œil historiques. » À la toute fin des romans, l’autrice démêle le vrai du faux en partageant les photos et les anecdotes qui l’ont inspirée et en profite pour énoncer quelques faits sur la vie quotidienne de l’époque. Campé dans une période historique sombre et glauque, le récit pullule aussi d’éléments fantastiques, qui rappelle l’univers steampunk. Des hommes-corbeaux déambulent, terrorisant les habitants. Les enfants, nombreux à être abandonnés, ne sont à l’abri de rien. Lucy et ses collègues sont par ailleurs sous le joug de Toussaint, un hôtelier véreux qui exploite les enfants afin d’assouvir son avarice. Avec le vol qu’elle prépare, Lucy espère racheter sa liberté. Elle fomente un plan, aidée par le génie inventif de Marie Josèphe. Cette dernière crée des objets hétéroclites à l’aide de matériaux de toutes sortes, et utilise la vapeur, l’électricité et même des cristaux pour activer ses créations. « À partir d’images glanées ici et là sur Internet, j’ai imaginé les machines étranges que Marie Josèphe construit. Je ne peux pas garantir que celles-ci fonctionneraient dans la réalité », rigole-t-elle.

Dans chacun des livres de Sandra Dussault, les personnages ont une identité propre. Qu’ils soient principaux ou secondaires, ils ont du corps, de l’esprit. C’est certainement l’une de ses grandes forces, cette diversité de tons dans les personnages.

Bâtir une identité aux personnages
Dans chacun des livres de Sandra Dussault, les personnages ont une identité propre. Qu’ils soient principaux ou secondaires, ils ont du corps, de l’esprit. C’est certainement l’une de ses grandes forces, cette diversité de tons dans les personnages. En plus de conférer à l’ensemble une crédibilité sans faille, elle permet aux jeunes lecteurs de s’identifier au caractère de l’un ou l’autre, et ainsi, accessoirement, de se laisser happer par le reste. « En début de rédaction, je me crée des dossiers avec chacun des personnages. Je leur invente une vie, un passé, des défauts, des qualités. Je veux connaître leurs origines, pour mieux saisir leurs réactions. Rien de pire qu’un roman où deux personnages sont si semblables qu’on pourrait les interchanger sans y voir une différence! » C’est sans parler du caractère intempestif de Lucy! Elle possède une telle carapace qu’il est difficile de l’attendrir pour quoi que ce soit. « Deux personnages du roman Six of Crows (Leigh Bardugo, Milan) m’ont servi de modèles pour Lucy. Je voulais une fille qui n’aurait pas froid aux yeux, dure et impitoyable. Mais sa rage cache autre chose. » En effet, et c’est ce qu’on découvrira tout au long du diptyque.

Enseignante au primaire, Sandra Dussault se laisse du temps en semaine pour écrire, certes, mais aussi pour animer des rencontres dans les écoles secondaires, cette année en visioconférence, pandémie oblige. Ces conversations avec les ados lui permettent de rester au fait de ce qui les intéresse. C’est l’été, surtout, qu’elle est en rédaction intensive. On ne peut que lui souhaiter une saison créative… Dans quel univers nous plongera-t-elle la prochaine fois? Mystère!

Photo : © Annie Simard

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