Robert Soulières… par lui-même

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Comme c'est l'été et que l'été est synonyme de chaleur parfois et de légèreté toujours, dans le cadre du dossier « Humour et fantaisie », Le Libraire a demandé à Robert Soulières, écrivain et éditeur pour la jeunesse (vous pouvez dès maintenant tourner la page), de s'auto-interviewer. En effet, qui d'autre aurait pu poussé la frivolité au point d'interviewer ce chantre du calembour et du jeu de mots facile dont tous savent qu'il a moins de succès et qu'il est moins joli que sa consœur Dominique Demers ?

Robert Soulières : Merci quand même. Quand on écrit pour les jeunes, on est à l’abri Tempo de tous les sarcasmes et c’est bien ainsi. La littérature pour la jeunesse s’attire un sympathique mépris de la part des autres littératures, comme le disait si bien Denis Côté récemment. Et puis, l’idée de faire un Soulières par lui-même m’enchante un peu, car j’ai toujours caressé la secrète vanité d’être publié dans la collection « Écrivains de toujours » aux éditions du Seuil dans le style : Faulkner par lui-même. C’est une façon peu coûteuse ici et surtout moins longue d’en savoir plus sur moi que j’en sais moi-même…

Robert Guy Sculières: Allons-y donc avec une première question vache. Comment faites-vous pour écrire — c’est un bien grand mot — des romans à l’intrigue aussi mince qu’une tranche de jambon achetée dans un dépanneur ?

Soulières : Écoutez : ce n’est pas donné à tout le monde de ne rien dire en plus de 220 pages. Bien sûr, mes intrigues sont archi-minces, mais c’est comme demander aux obèses s’ils aimeraient mieux être sveltes. Tous les Quasimodos de la Terre aimeraient ressembler à Brad Pitt. Une confidence : tous les jours qui se terminent en di, je fais brûler un lampion pour savoir construire des structures à la Donald Westlake, pour avoir le souci du détail de Henning Mankell, pour obtenir la couleur de Chester Himes et le portefeuille de Stephen King, mais que voulez-vous…

Robert Guy Sculières : Vous avez raison. Le talent, on l’a ou on ne l’a pas et quand on ne l’a pas, on s’en passe. Vous semblez très bien vivre avec ça. Pour en revenir au cabotinage, vous parsemez vos livres de photos de l’auteur nu, de mots croisés, de collants odorants et de morceaux de tissu. Ne croyez-vous pas que tous ces artifices sont puérils ?

Soulières : Comme je vous le disais à micro fermé, j’écris pour ceux qui ne lisent pas et comme on n’attire pas les mouches avec du vinaigre… Toujours est-il que ces petites audaces visuelles coûtent un bras à mon éditeur, un être charmant, soit dit en passant. Au fond, je suis sans doute un écrivain très visuel. Un Picasso du stylo ou un Dali de l’ordi, à vous de choisir.

Robert Guy Sculières : Je dirais plutôt un Murielle Millard du pinceau. Et parlant d’elle, cela me fait penser au mot « clown ». Ne trouvez-vous pas que l’on ne prend pas les clowns assez au sérieux ?

Soulières : Je trouve, en effet. L’humour, parce que je le pratique tout comme je pratique le golf le dimanche, exige sans en avoir l’air de la rigueur et de la créativité. Il faut étonner, surprendre, désarçonner le lecteur autant par les jeux de mots que par les attrapes visuelles. Je m’amuse souvent comme un petit fou. D’ailleurs, deux de mes amis écrivains, Louis Émond et Roger Poupart, m’ont déjà dit que mes livres respiraient la bonne humeur et la joie de vivre. Et ça m’a fait plaisir. Pour moi, le livre doit être quelque chose de joyeux. Et comme j’écris pour soutenir mon éditeur et pour un certain type de jeunes aussi, j’ai le devoir de ne pas les emmerder. C’est important pour moi de les accrocher à la lecture ; ensuite, ils trouveront bien le moyen de lire Camus, Sartre et d’autres joyeux lurons du même acabit.

Robert Guy Sculières : Non mais clown, ce n’est pas très sérieux. Clown de service, en plus, comme Stanley Péan qui fut un temps le Noir de Télé-service…

Soulières : Vous aimez piétiner sur la même question. C’est de l’acharnement textuel. Je dois vous rappeler, vous qui avez lu toute mon œuvre à l’endroit et à l’envers, que j’ai tout de même publié des contes sérieux, mélancoliques plutôt, comme Seul au monde, L’Homme aux oiseaux et bientôt à l’automne Le Prince des marais. J’ai même écrit un roman entier sans un seul jeu de mots, La Faim du monde que ça s’appelait, mais certains critiques bizarres ont trouvé cela drôle et léger alors qu’il n’y avait pas une once d’humour ! Faut le faire ! C’est d’ailleurs un de mes romans qui s’est le moins vendu… Est-ce un signe ? Quand on m’invite dans les salons du livre, dans une école, une table ronde, une réunion professionnelle, c’est souvent pour faire le clown, pour alléger l’atmosphère. J’ai compris et j’assume, ce qui ne m’empêche pas d’être autrement parfois.

Robert Guy Sculières : Bon, vous allez me faire le numéro du clown triste !

Soulières : Non, je n’ai pas le temps. De toute façon, je crois que Frédéric Dard et Alphonse Allais étaient des gens rigolos. On ne peut pas écrire des livres drôles ou profonds si on n’est pas profondément rigolo ou profondément profond.

Robert Guy Sculières : Autrement dit, vous vous sentez investi du droit de d’écrire n’importe quoi et son contraire ?

Soulières : Exactement, et ça s’appelle avoir le luxe de la désinvolture.

Robert Guy Sculières : Vous sentez-vous en conflit avec votre métier d’éditeur ?

Soulières : Non, pas du tout.

Robert Guy Sculières : Et que préférez-vous comme éditeur ?

Soulières : Faire des chèques aux auteurs.

Robert Guy Sculières : Bien. Voici maintenant des questions en rafale et j’aimerais que vous n’y répondiez pas. Votre bouche est souvent plus éloquente lorsque vos lèvres ne remuent pas : pourquoi ne faites-vous pas un film avec votre série des Cadavre ? J.K. Rowling vous a-t-elle approché pour terminer son prochain Harry Potter ? Pourquoi perdez-vous vos cheveux ? Comment faites-vous pour être toujours habillé à la dernière mode ? Allez-vous passer vos prochaines vacances en Afghanistan ? Avez-vous hâte que cette auto-entrevue se termine ?

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