Scénariste de profession, Marie-Eve Bourassa a l’habitude de tronquer ses textes, de synthétiser ses idées pour aller à l’essentiel. C’est pourquoi écrire un roman s’avère si libérateur pour elle : elle peut enfin s’affranchir des contraintes et se laisser surprendre par l’histoire qu’elle bâtit, au rythme de ses inspirations. Rendez-vous avec une autrice qui savoure son émancipation.

Parce que c’est vraiment ce dont il s’agit : la vie de Marie-Eve Bourassa, du moins l’aspect professionnel, c’est l’écriture. Pandémie ou pas, elle écrit — des scénarios pour la télévision et des romans, dont la trilogie Red Light, parue chez VLB éditeur entre 2016 et 2018. Lorsqu’elle était étudiante à l’INIS (Institut national de l’image et du son), un de ses scénarios avait poussé son tuteur, Pierre Billon, à l’inviter à écrire des romans : « Je savais que je voulais en écrire, mais, dans ma tête, c’était quand je serais grande! » rigole-t-elle. « C’est ce que j’ai fait pendant un bon moment, jusqu’à ce que je retourne à la scénarisation il y a quelques années. » Ce travail de pigiste lui permet d’alterner les périodes d’écriture de scénario et de roman. Déformation professionnelle oblige, l’autrice est très organisée : la mise en place de son plan de travail prend autant de temps, sinon plus, que la rédaction. Il ne lui reste ensuite que le plaisir d’écrire même si parfois, bien sûr, un personnage ou un événement fait dévier l’histoire vers une autre avenue.

Dès les premiers jours de mai, les rayons des librairies ont accueilli les deux nouveaux romans de l’autrice. Tout écartillées, chez VLB éditeur, campé dans le Montréal des années 70, plaira aux adultes amateurs de polars et de romans historiques. Parasites (t. 1) : La Guêpe, aux éditions de La Bagnole, s’adresse aux ados. C’est sur ce dernier que nous nous entretenons avec elle.

Le village comme un vase clos
Ayant grandi dans un petit village de l’Estrie, Marie-Eve Bourassa est sensible à l’absence d’activités ou de lieux rassembleurs pour les jeunes. Ado, elle réfléchissait déjà à la fragilité des hameaux bâtis autour d’une entreprise. Lorsque celle-ci ferme ses portes, que reste-t-il? C’est pourquoi elle a imaginé son roman à Saint-François-de-l’Avenir, un lieu fictif qui se dévitalise depuis la fermeture de la mine d’amiante. Lorsque le suicide d’Antoine survient, c’est toute la communauté qui est ébranlée. Billie, une ado, s’interroge sur le lien entre ce suicide et cette étrange application, la Guêpe, qui semble avoir le contrôle sur les jeunes du village. En y adhérant, les ados acceptent de relever les défis qu’elle leur lance. En cas de réussite, l’appli leur dévoile le secret d’un autre jeune; en cas d’échec, c’est plutôt l’un de leurs secrets qui sera mis à jour. Qui se cache derrière la Guêpe? Billie et ses camarades Greg, Kat, Zach et Steeven devront se faire assez confiance pour unir leurs forces et déjouer les pièges de l’appli. Secrets, mensonges et faux-semblants hantent ce roman aux allures de thriller psychologique profondément actuel. A-t-elle fait des recherches sur les applications disponibles, sur le comportement des jeunes face à celles-ci? « Bien sûr, mais j’ai aussi beaucoup consulté les journaux, l’actualité étant pleine de ces sujets. Je me préoccupe peu des réseaux sociaux, mais je vois l’importance que ça suscite chez mon fils de 12 ans. Et j’ai bien en tête ma propre adolescence, dont je ne me sens pas si loin. »

C’est sans doute l’une des raisons qui font de cette première incursion dans la littérature jeunesse une réussite. Car ses personnages sont crédibles, bien sûr, mais surtout très nuancés. Zach, par exemple, est le portrait type du mauvais garçon : riche, beau parleur, vendeur de drogue. Pourtant, il s’avère capable d’empathie et d’écoute : « C’est un personnage qui ne devait pas prendre autant de place, d’ailleurs, mais finalement, il n’est pas que le méchant de l’histoire, il y a plus. » L’autrice a voulu créer des personnages « parasites » — d’où le titre de la série —, qui ne sont ni populaires ni particulièrement brillants. « Ado, j’avais des amis qui n’étaient pas très doués à l’école, un peu à l’écart, dont on disait qu’ils ne semblaient pas promis à un grand avenir, mais, moi, je voyais autre chose en eux. Greg, dans le roman, a eu une enfance difficile et échoue à l’école, mais il est plus grand que sa condition. » Surtout, chaque personnage a ses secrets qu’il veut taire aux autres; et même ceux d’Antoine, décédé, seront difficiles à déterrer. En outre, et ce, dès les premiers chapitres, Billie nous avoue qu’elle ment, depuis toujours : « Ça a été une des difficultés, d’écrire au “je”, un “je” qui ment et, donc, cache certaines vérités aux lecteurs. » Effectivement, Billie joue avec la vérité et la distille à son gré, faisant douter le lecteur. Et cette Guêpe qui traque les ombres de chacun ajoute à la sourde angoisse d’être épié en tout temps, laquelle produit un effet de huis clos.

Quelques fois dans l’entrevue, Marie-Eve Bourassa dira à quel point elle a eu du plaisir à écrire ce livre. Elle boucle sous peu le deuxième tome, qui paraîtra à l’automne, et se prépare déjà à mettre en place les éléments du troisième. Une chose est certaine, la Guêpe n’a pas fini de piquer notre curiosité!


Photo : © Melany Bernier

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