L’univers débridé de Francine Allard

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Si l'on en croit la quatrième de couverture de son plus récent roman, Francine Allard « écrit pour tous les lecteurs, de 7 à 77 ans, comme le clamait Hergé ». Ainsi, L'Univers secret de Willie Flibot ne s'adresse pas forcément à un public de jeunes, car il se rattache à la grande tradition des romans fantaisistes comme Peter Pan, Le Petit Prince ou Alice au pays des merveilles.

Ex-présidente de l’Association des écrivains québécois pour la jeunesse, Francine Allard n’a jamais caché son admiration pour les J.R.R. Tolkien, Lewis Caroll ou Roald Dahl, dont elle explique le succès par le fait que leurs œuvres ne sous-estiment pas l’intelligence de leur lectorat. Selon la créatrice de la série « Tante Imelda », cela n’a pas toujours été le cas des écrivains et, surtout, des éditeurs œuvrant dans le secteur jeunesse au Québec. « Faisions-nous fausse route en écrivant des romans pour ados, nous inspirant directement d’eux ?, lançait-elle en entrevue. N’avons-nous pas tenté de niveler par le bas en offrant des romans scénarios plus faciles que tous les élèves d’une classe peuvent lire ? Finalement, les lecteurs adolescents ont-ils vraiment besoin qu’on leur écrive des romans spécifiques ? »

Ces interrogations portent sur la légitimité du créneau jeunesse, dont Francine Allard est venue à douter même si, en marge de son œuvre pour les adultes, la romancière a signé une vingtaine de titres destinés aux enfants et aux adolescents. « J’ai posé un regard plutôt sévère sur notre littérature jeunesse, s’enflamme-t-elle, en franc-tireuse qu’elle est. Et surtout, sur nos pédagogues et intervenants de tout acabit, ceux qui décident ce qui est trop difficile pour nos enfants, ces « ratatineurs » de génie, ces stabilisateurs qui décident que la lecture doit être destinée à l’enfant moyen plutôt qu’à l’enfant intelligent qui, lui, en voudrait plus. Les Harry Potter tiennent le palmarès des librairies depuis des années et ils doivent nous conduire à réfléchir sur notre propre littérature jeunesse. Sur cette facilité déconcertante avec laquelle on publie jeunesse au Québec. Sur la pauvreté du vocabulaire. Sur la simplicité des histoires. Sur le manque de rigueur éditoriale. »

Reconnaissant volontiers sa « dette » à l’égard de J. K. Rowling, Allard a entrepris sans ornières l’écriture de sa nouvelle série. L’Univers secret de Willie Flibot met en scène un nain de 13 ans qui, en voulant retrouver son père disparu dans les fourrés, s’aventure par inadvertance dans un monde pour le moins insolite dont il ne saura plus revenir… En empruntant le thème de la quête, assez usuel dans le conte et le fantastique épique, Allard lance son héros le long d’une route qui avance toute seule, autour de laquelle il fera la rencontre d’une série de personnages plus pittoresques les uns que les autres.

Confronté à des créatures et des événements qui défient le rationnel, le jeune Flibot fait constamment référence à ces livres fétiches dans les pages desquels il a vécu le plus clair de son enfance : Alice au pays des merveilles, bien entendu, mais aussi Les Voyages de Sinbad, 20 000 lieues sous les mers et bien d’autres. Du coup, non seulement Francine Allard nous indique-t-elle la tradition qu’elle veut honorer, mais elle nous invite à considérer son livre comme un hommage à la lecture et à l’imaginaire. En ce sens, Willie Flibot se situe d’emblée à mille lieues du « roman-miroir », cette fiction d’acné et de polyvalente qui a longtemps dominé la production au Québec en matière de littérature jeunesse.

Avec les illustrations superbes et abondantes de Jean-Marc Saint-Denis qui évoquent Gustave Doré, son humour surréaliste qui se manifeste notamment dans les noms de personnages et de lieux, sa fantaisie débridée et son écriture enlevée, parions que L’Univers secret de Willie Flibot ne devrait avoir aucun mal à se nicher dans le cœur de ces jeunes de 7 à 77 ans que cherche à toucher l’auteure. À quand la suite ?

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