Le reconnu romancier Eric Dupont offre cette saison une balade dans les cieux, aux côtés des oiseaux qui ont peuplé son enfance. Dans ce documentaire qui flirte avec le livre de contes tellement les histoires y sont belles, nous y découvrons près de cinquante oiseaux, parfois présentés sous l’angle de l’expérience humaine, parfois selon celui de la science. Mais, toujours, avec beaucoup d’émotions et un souci de nous faire aimer, et comprendre, ces bêtes à plumes.

Votre titre, bien qu’il ne possède que deux mots, en est un revendicateur. C’est Nos et non Les qui est choisi comme déterminant. Est-ce une façon pour vous de souligner que nous devons nous réapproprier les connaissances envers cette faune qui cohabite — pour certains oiseaux mentionnés — avec nous? Que nous avons perdu ce que nos grands-parents connaissaient pourtant si bien et que nous devons maintenant redécouvrir?
Il y a deux ans, Anaïs Barbeau-Lavalette a fait paraître un album intitulé Nos héroïnes chez Marchand de feuilles. Ce livre était aussi illustré par Mathilde Cinq-Mars. Mélanie Vincelette [directrice de Marchand de feuilles], qui savait depuis longtemps que je voulais faire un livre illustré, m’a donc invité à écrire un livre qui s’intitulerait Nos oiseaux. Mais au-delà de ce choix éditorial, il y a non seulement le désir de voir les lecteurs se réapproprier les connaissances sur l’avifaune, comme vous le dites, mais aussi de créer un sentiment de communauté et de partage entre l’adulte qui va acheter le livre et le jeune lecteur qui le recevra. Souvent, quand je partais en excursion avec mes jumelles, quelqu’un me disait, au retour : « Pis, tes oiseaux? » J’avais envie de répondre : « Ce sont aussi les tiens! » Ce livre est une réponse à ceux qui me demandent comment vont « mes » oiseaux.

Dans l’entrée sur le petit pingouin, vous vous questionnez sur ce que fait la mère alors que le père enseigne au petit à nager : « Voilà des questions humaines pour lesquelles les pingouins n’ont pas de réponse », écrivez-vous. Croyez-vous que l’humain possède cette mauvaise habitude de vouloir transposer chez l’oiseau des comportements qui sont naturels chez lui et qui n’ont pourtant rien à voir avec le quotidien ou les préoccupations de l’animal? N’est-ce pas là justement un lieu de questionnements fertile pour un écrivain?
Je ne sais pas si cette habitude est mauvaise. En tout cas, elle est tenace et commune! Combien de fois invoque-t-on les animaux pour justifier un comportement humain? J’ai envie de donner un exemple qui en dit long. Il y a deux ans, pendant la Pride, le zoo de Londres a placé une banderole qui disait « Certains manchots sont gais, revenez-en! » dans l’espace de vie du couple Ronnie et Reggie, deux manchots mâles qui forment un couple. Les exemples de ce type abondent. Chez le petit pingouin, comme chez d’autres espèces pélagiques, c’est le père qui enseigne la nage et la pêche. Et nous trouvons cela fascinant. Je crois que cette fascination en dit long sur nous.

Bien sûr. Nous posons beaucoup de questions « humaines » aux animaux et l’anthropomorphisme est très souvent pratiqué dans les œuvres que l’on offre à la jeunesse. Difficile pour l’écrivain québécois de ne pas être ému aux larmes quand, par un soir torride de janvier à Belo Horizonte, il entend le cri de l’engoulevent d’Amérique qui pourfend le ciel du Brésil à la recherche de moustiques. Il pense que c’est un signe, que cet oiseau l’a suivi de Montréal jusqu’en Amérique du Sud et qu’il doit écrire là-dessus. Difficile de résister au pouvoir évocateur des oiseaux.

Il semble y avoir ici et là des revendications environnementales parsemées dans votre ouvrage. Cesser de gaspiller et de jeter le quart des aliments que nous consommons, l’impact des insecticides utilisés en agriculture qui tuent certes les insectes, mais affament du coup les oiseaux dont il s’agit du plat principal, par exemple. Est-ce un hasard ou est-ce délibéré de transmettre ces informations à vos lecteurs?
Il y a une intention de les conscientiser, oui. Pour moi, tous les oiseaux sont des canaris dans la mine. S’ils vont mal, c’est que nous n’allons pas bien.

Vous parlez beaucoup de la beauté des oiseaux dans cet ouvrage. Cependant, vous ne mettez surtout pas de côté les aspects plus brutaux, qui relèvent d’une question de survie (« La grue, qui nous charme par son vol lent, a souvent sur la conscience le meurtre de son frère ou de sa sœur »). Il vous importait de présenter aux enfants un portrait juste, et pas uniquement reluisant, des oiseaux?
Pour moi, il était primordial de présenter les oiseaux comme des êtres complexes dont nous ne comprenons pas toujours les motivations. Je n’avais pas envie de peindre un portrait édulcoré de leurs mœurs. Cependant, il a fallu que je me retienne, car certains comportements d’oiseaux sont tout simplement insoutenables quand on les analyse à l’aide d’une grille humaine. Si les gens savaient la vérité sur les toucans, ils ne les voudraient pas sur une boîte de céréales… Je voulais inviter l’enfant à évoluer, c’est-à-dire à sortir d’un état infantile d’admiration béate pour entrer dans le monde adulte des questions que l’on se pose sur la nature. Pour ça, il n’y a qu’un moyen : leur dire la vérité.

Vous racontez l’anecdote où votre père vous pousse à enfiler votre manteau et à sortir dans le froid glacial de l’hiver pour contempler un harfang des neiges juché sur un poteau. « D’ordinaire, j’aurais refusé, surtout qu’à l’époque, je n’avais pas encore commencé à m’intéresser aux oiseaux. Pour moi, cette chose n’était rien d’autre qu’un gros hibou blanc. » À quel moment s’est fait le déclic pour vous? L’ornithophile en vous s’est-il réveillé au moment où — comme vous le racontez dans le livre — vous avez rempli un carnet à 12 ans en y griffonnant vos premières observations ou c’était bien avant cela?
Je ne me souviens pas. Je sais que l’été suivant, on m’a envoyé dans une colonie de vacances au bord du lac Matapédia et qu’il y avait là un groupe de jeunes citadins très maigres qui se trouvaient très cool. Ils avaient les cheveux javellisés et des t-shirts de The Police. Quand ils m’ont vu avec mes jumelles et mon petit guide d’observation, ils se sont beaucoup moqués de moi — et de la fille qui se promenait avec son Nouveau Testament et Psaumes. C’était une forme d’intimidation, je pense. Ils ont vraiment insisté. Je crois que c’est à ce moment que j’ai compris à quel point j’aimais les oiseaux, car chacune de leurs railleries était comme une invitation à retourner dans la forêt. En août, un bus les a ramenés vers leurs champs d’asphalte. Je suis resté avec nos oiseaux. J’espère que la fille n’est pas rentrée au couvent à cause d’eux!

Le vacher à tête brune revient fréquemment dans vos textes. Quel parasite, celui-là! Avez-vous une aversion pour cet oiseau pilleur de nid? Ou au contraire, ses méthodes si agressives vous fascinent-elles?
Je suis tout simplement fasciné par le vacher à tête brune. Fasciné aussi par les moyens que les autres espèces mettent en œuvre pour s’en prémunir! Ce qui m’étonne au-delà des mots, c’est de constater que leurs petits se comportent exactement comme leurs parents qu’ils n’ont pourtant jamais vus! Ils n’apprennent pas le chant de leurs parents adoptifs. Comme tête de cochon, on ne fait pas mieux. Blague à part, je pense que cela nous dit quelque chose sur la valeur de l’inné. On se rend aussi compte que beaucoup d’oiseaux ne distinguent pas leurs petits de ceux des autres. Le vacher mise sur cette incompétence — ou est-ce de l’amour inconditionnel? —, et ça marche!

Vos deux plus récents romans étaient de vastes histoires, sur plusieurs générations. Avez-vous cette fois été heureux de travailler la forme plus brève, le documentaire?
J’ai adoré. Chaque petit texte était comme une courte méditation autour d’un oiseau. Et comme j’ai écrit la majeure partie du livre pendant le premier confinement, chaque oiseau devenait un prétexte pour quitter, ne serait-ce qu’en esprit, nos quartiers lugubres et désertés pour regagner mes cédrières, mes ruisseaux et mes plages.

Quelle est l’association texte-image que vous préférez le plus de votre livre? Pourquoi?
Le jaseur d’Amérique. Je trouve qu’il symbolise bien l’amour. Et je ne sais pas comment, mais Mathilde a réussi à lui donner un regard presque malcommode!

 

Mathilde Cinq-Mars : l’illustratrice de Nos oiseaux
Un livre documentaire, peu importe la qualité des textes, s’imposera dans votre bibliothèque si les images vous accrochent. Et à ce sujet, Mathilde Cinq-Mars a relevé ce défi de taille, faisant de chaque planche une réelle œuvre d’art et participant à parts égales avec l’auteur à la qualité de l’ouvrage. Si elle souligne que les textes de Dupont lui ont tout de suite plu en raison de leur « parfait équilibre entre le scientifique, l’anecdote loufoque et les souvenirs personnels de l’auteur », on pourrait en dire tout autant pour ce qui se cache dans ses illustrations. En effet, si les images se démarquent, c’est qu’elle a juxtaposé un brin de fantaisie à l’anatomie des volatiles : « Au-delà du rendu réaliste des oiseaux, j’ai tout de même pris la liberté de personnifier les oiseaux en les habillant, en leur transmettant une émotion ou en leur faisant faire une activité décalée de leur réalité d’oiseau, ce qui a ajouté un côté très créatif et poétique à la production des images », explique celle qui nous présente ainsi une paruline masquée qui semble se rendre à un bal et un grand-duc d’Amérique arborant avec fierté une couronne.

Comme elle le mentionne, cet équilibre précis entre un point de vue scientifique et un personnel est la clé du succès et « facilite sans aucun doute l’attachement et l’apprentissage que l’on fait des oiseaux en lisant le livre ». D’ailleurs, s’il y a autant de douceur dans l’image du colibri, c’est que « l’histoire du jardin de fleurs de sa grand-maman m’a affectueusement inspiré une image douce et admirative du lien qu’il peut y avoir entre un humain et le plus petit oiseau du Québec qui a, proportionnellement parlant, le cœur le plus gros de tout le règne animal ».


Photo d’Eric Dupont : © Eva-Maude TC

Photo de Mathilde Cinq-Mars : © Isabelle Lafontaine
Illustration: © Mathilde Cinq-Mars

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