Siri Hustvedt: La gloire de mon père

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Dans le New York post-11 septembre, un homme parle, ressent, aime, analyse ses semblables, fait des rencontres déterminantes ou anodines. Un homme tend la main aux siens en détresse, souffre avec ses patients qui évoquent leur enfance sordide. Un homme, aux racines norvégiennes, qui est aussi en deuil de son père, ce père dont il scrute le journal pour comprendre le passé et s'interpréter lui-même à travers ce miroir déformé.

Cet homme, c’est Erik Davidsen, psychiatre. Et c’est aussi le narrateur qu’a choisi l’écrivaine Siri Hustvedt pour nous guider dans son dernier et superbe roman, Élégie pour un Américain. En entrevue téléphonique avec le libraire, l’auteure explique avec une certaine gravité qu’elle a opté une fois de plus, afin d’exprimer son propos, pour une voix masculine, parce que «les hommes ont encore, malgré tout, une autorité plus grande dans notre société». Ce propos est multiple, car le livre, formé de nombreux tableaux, présente maints personnages qui se croisent, interagissent, s’aiment ou s’affrontent et souffrent, surtout, sur fond de cimes new-yorkaises. La New-Yorkaise dans l’âme qu’est d’ailleurs l’écrivaine d’origine norvégienne confirme que sa dernière oeuvre parle tant de relations entre les êtres, de solitude, que de filiation et de quête de ses propres racines.

Écrire avec le père
«Ma soeur l’appelait « l’année des secrets » mais à présent, avec le recul, j’ai fini par comprendre que ce temps n’était pas celui de ce qui était là, mais de ce qui n’y était pas.»: Élégie pour un Américain s’ouvre sur la mort du père du protagoniste principal et de sa soeur. «Ce roman est né dans des circonstances comparables, explique Siri Hustvedt. Mon père était très malade, tout près du terme de son existence, et lui aussi tenait un journal, écrivait des lettres, ses mémoires pour ses proches. Dans le livre, je reprends d’ailleurs des pans entiers de ses textes, quasiment intouchés. Ce fut ma façon personnelle d’appréhender cette perte et de lui rendre hommage, mais aussi, à travers le livre, de parler d’héritage familial, de transmission des valeurs, de ce qui fait que les enfants sont, au moins en partie, ce que leurs parents leur ont légué.»

Parmi ces legs, des secrets, qu’Erik et sa soeur Inga, ellemême fraîchement veuve d’un écrivain (l’écriture est omniprésente dans le roman), chercheront à comprendre avec, au coeur, la crainte de voir leurs univers, leurs certitudes, vaciller, exploser même. Plusieurs personnages sont porteurs d’une histoire cachée ou maquillée, et tous, confirme Siri Hustvedt, ont vécu un traumatisme, parfois léger, parfois destructeur. «Il est évident que je ne pouvais écrire sur le New York de 2003, donc post-11 septembre, sans évoquer la chute des tours jumelles, estime-t-elle. Mais il faut souligner aussi que cet épisode incarne parfaitement le sujet du traumatisme, central au livre et que l’on retrouve chez mes personnages: le père qui a vécu la guerre, les patients qui tentent de panser les plaies de leur jeunesse, Inga et sa fille, qui cherchent à comprendre le mari et le père maintenant disparu.»

Raconter pour guérir
«Lors de l’une de nos sorties, Marit portait un pull rose pelucheux qui perdait ses poils comme un colley au printemps. Je devais l’avoir serrée dans mes bras quand nous nous étions dit au revoir, car le lendemain matin je me suis aperçu que ma veste était autant dire rose de fibres qui y étaient restées accrochées. Durant la demi-heure qu’il me fallut pour détacher, un par un, ces filaments, je sentis enfler en moi un irrésistible sentiment de tendresse, de la sorte qui vous envahit tout entier et fait de vous de la guimauve. Si l’on me disait que je ne peux conserver qu’un seul souvenir de ma vie et que tous les autres doivent disparaître, je choisirais celui-là, moins par nostalgie romantique que parce que cet événement a marqué dans ma vie un moment déterminant.»

L’idée du traumatisme individuel et collectif est donc au centre du livre, mais aussi celle qu’il est possible de guérir, de recoller les morceaux. Cela fait que le lecteur émerge d’Élégie pour un Américain empli d’un sentiment de légèreté, de vague espoir, voire de franc optimisme. «S’il y a une chose que j’aimerais que les lecteurs gardent de mon livre, explique Siri Hustvedt, c’est que nous avons tous en nous des paysages internes complexes; nous marchons tous, nous nous croisons, nous rencontrons, avec nos traumatismes intimes. Or la possibilité de guérir existe si nous trouvons d’autres gens avec qui partager, si nous trouvons, surtout, le moyen de dire les choses, de raconter notre histoire.»

Élégie pour un Américain parle d’enfants d’immigrants ou d’immigrants fraîchement arrivés aux États-Unis. On y rencontre donc cette famille aux racines norvégiennes, mais aussi la belle Miranda dont s’éprend Erik, Miranda au sang jamaïcain. Cette fiction s’inscrit également dans la lignée de ces grands romans new-yorkais (parlera-t-on de fresque?) qui incarnent la ville mythique dans leurs pages. Celle qui est l’épouse d’un autre amoureux fou de la métropole américaine, le romancier Paul Auster, nous fait bien sentir la Grosse Pomme et, surtout, l’attachement qu’elle lui porte. Mais chez Siri Hustvedt, contrairement à d’autres, le tissu urbain se fait léger, discret, complice, presque jamais étouffant. Quand on lui fait remarquer que ses quartiers, ses ruelles, sont le plus souvent paisibles, presque tranquilles pour une mégapole, l’auteure confirme: «Vous savez, mon New York est celui de ma classe, soit la classe moyenne, celui de quartiers calmes dans lesquels, si on tend bien l’oreille, on entend plein de bruits infimes et jusqu’au chant des oiseaux.»

Identité et empathie
Issue d’une famille d’immigrés norvégiens, Siri grandit dans le Minnesota pour ne s’installer dans la métropole américaine qu’en 1978. Amoureuse de New York, Siri Hustvedt y trouve un lieu privilégié pour sa création. Elle qui a signé cinq romans substantiels dont Les yeux bandés, L’envoûtement de Lily Dahl et Tout ce que j’aimais (Prix des libraires du Québec 2004), en plus de textes de poésie et de nouvelles ainsi que d’essais, confesse qu’elle n’aimerait pas vivre ailleurs pendant une trop longue période. Son oeuvre parle abondamment de la quête d’identité et de la complexité de ce qui nous façonne. Ces thèmes sont magistralement exploités dans Élégie pour un Américain, mais, plus important, ce roman parle de chaleur et d’entraide entre les hommes. Il constitue, de plus, un immense plaisir de lecture grâce à l’originalité et à la profondeur de ses personnages, à commencer par celui du narrateur, alter ego plein d’empathie.

Bibliographie :
Élégie pour un Américain, Actes Sud/Leméac, 400 p., 37,95$

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