Pierre Lemaitre : « La guerre, la guerre… »

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Première Guerre mondiale. À la suite de l’armistice de 1918, la France panse ses plaies et rend hommage à ses morts, disséminés sur les différents fronts du conflit. C’est dans cette atmosphère de nécessaire commémoration que Pierre Lemaitre installe l’action de son roman Au revoir là-haut : ses protagonistes, deux soldats ravagés à leur façon, commettront une arnaque purement immorale, sorte de vengeance sur une société plus pressée de célébrer les disparus que d’accueillir les survivants.

Au moment d’écrire ces lignes, la saison des prix bat son plein et Au revoir là-haut, le dernier roman du Français Pierre Lemaitre, se trouve en lice pour le Goncourt et le Renaudot, entre autres, mais la liste est longue. « Oui… et c’est même inquiétant, d’entamer à l’autre bout du fil un Pierre Lemaitre circonspect. Parce qu’ici, en France, c’est presque devenu un classique d’avoir des livres qui sont nommés pour beaucoup de prix, et qui à la fin n’en récoltent aucun… »

Dans l’immédiat, toutefois, l’auteur se réjouit : son changement de cap lui a souri. En effet, le Parisien de 62 ans s’est fait connaître plutôt grâce au polar. Travail soigné, qui ouvrait sa trilogie du commandant Verhoeven, a paru en 2006 – c’est un auteur tardif. Mais les prix se sont rapidement multipliés. Alex, qui clôt cette même trilogie, a récemment reçu le prestigieux prix Dagger international. Robe de marié, un autre de ses romans policiers, est traduit en quatorze langues. Quant à Travail soigné, il est en cours d’adaptation cinématographique.

Avec Au revoir là-haut, Lemaitre, qui ne s’est jamais considéré avant tout comme un auteur de polar –devant un succès certain, ses éditeurs ont naturellement poussé pour qu’il continue dans cette veine –, se tourne vers le roman d’aventures, et vers une période qui le taraudait de longue date, celle de la Première Guerre mondiale. « C’est un massacre comme on n’en avait pas connu depuis l’aube de l’humanité. […] Et c’est une guerre qui se trouve exactement au confluent des anciens et des modernes, une guerre qui occupe donc une place dans notre imaginaire qui est tout à fait particulière. »

Au revoir là-haut livre le récit de deux soldats français qui, après l’armistice de 1918, cherchent à se refaire une vie. La France, ils l’apprennent à leurs dépens, fait cependant moins grand cas des survivants que des disparus, portés aux nues, mais dispersés sur les fronts d’Europe et du monde. « De son côté, le gouvernement n’arrivait même pas à démobiliser les soldats, écrit Lemaitre, on ne voyait pas comment il s’y serait pris pour organiser l’exhumation et le transport de deux cent, trois cent ou quatre cent mille cadavres, on en perdait le nombre… C’était un casse-tête complet. »

C’est dans ce climat disloqué qu’il campe son histoire : les familles, c’est bien normal, veulent honorer leurs morts. Mus à la fois par la nécessité et par un désir de vengeance sur une société peu reconnaissante, les deux « poilus » d’Au-revoir là-haut, comme on appelait les soldats français pendant cette guerre, se lancent ainsi dans une arnaque immorale autour des monuments aux morts à ériger, une escroquerie qui atteindra des proportions nationales.

Vérité et exactitude
À travers le roman de Lemaitre, une période trouble revit, grâce au concours notamment de descriptions parfois marquantes : « Quelle que soit leur taille, d’un mètre soixante à plus d’un mètre quatre-vingts […], tous se voyaient mis dans des bières d’un mètre trente. Pour les faire entrer, il fallait briser des nuques, scier des pieds, casser des chevilles; en somme, on procédait avec les corps des soldats comme s’il s’agissait d’une marchandise tronçonnable. »

Pourtant, il convient de souligner à quel point Lemaitre a eu moins le souci de dresser le portrait d’une époque que d’utiliser cette même époque pour, tout simplement, raconter une bonne histoire. « Honnêtement, tellement d’historiens font des études beaucoup plus longues et beaucoup plus fouillées que je me vanterais à peu de frais de prétendre avoir fait des recherches extrêmement poussées. Simplement, je suis bien documenté, j’ai trouvé de très bonnes sources. » Les jurés du Goncourt, entre autres, ont loué l’exactitude de la reconstitution historique. Pour autant, l’auteur refuse d’inscrire son travail sous l’égide du roman historique et, en ce sens, se dit moins soucieux d’exactitude que de vérité. « Cela veut dire que je n’ai pas compté les boutons de guêtre. Quand il me faut quelque chose, si je le trouve, c’est bien; si je ne le trouve pas, j’invente. » « En revanche, reprend Lemaitre, j’essaie d’être juste par rapport à la période que je dépeins. […] Ça ne veut pas dire que des grenades offensives ne sont pas confondues avec des grenades défensives, mais ce détail ne m’intéresse pas : je ne suis pas un historien et je n’écris pas de roman historique. »

Au revoir là-haut, définitivement, loge à l’enseigne du roman d’aventures : les personnages y sont truculents et, campés dans de fortes oppositions, ils servent avant tout à bâtir une intrigue qui tienne le lecteur en haleine. Le récit, d’ailleurs, fait la part belle à une tension qui n’est pas sans rappeler le genre où l’auteur a fait ses marques. « Ce qu’il m’a semblé, c’est que le polar nous apprenait un certain nombre de choses, utiles y compris quand on quittait le polar : fabriquer des histoires avec des rebondissements, avec du suspense, avec des enjeux forts entre les personnages. Et, au fond, quand j’ai commencé le livre, je n’ai trouvé aucune bonne raison de dire : “Puisque je n’écris pas de polar, tout ce qui est dans le polar ne m’est plus utile.” »

« Je me suis rendu compte au contraire – en tout cas, j’ai fait le pari – qu’un certain nombre de choses sur lesquelles j’avais un peu de savoir-faire, puisque j’avais écrit cinq ou six livres, n’étaient pas à mettre à la poubelle et qu’il y avait un certain nombre de choses que je pouvais utiliser en changeant de genre, pour continuer à servir ce qui est mon métier, essayer de servir de bonnes histoires. »

 

Crédit photo : © Thierry Rajic / Figure

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