Nick Bantock : Lettres de soi

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Il y a dix ans de cela, des millions de lecteur tombaient sous le charme de la trilogie consacrée à la mystérieuse correspondance de Sabine Strohem et de Griffon Moss. Quelque part entre le livre-jeu, avecses lettres que l'on déplie soi-même, et le récit fantastique, la série de Bantock a su réjouir tant les lecteurs que les amateurs d'art. Son dernier livre, Le Griffon, marque un nouveau départ dans la correspondance de Sabine et Griffon et le début d'une nouvelle trilogie. Rencontre avec un créateur hors du commun amoureux des timbres et des lettres.

Bien que les trois premiers tomes de la correspondance de Sabine et Griffon soient connus du monde entier, il reste encore des gens qui ne connaissent pas votre œuvre. Comment leur décriveriez-vous cette singulière aventure?

C’est une histoire qui peut se lire sur de multiples niveaux. Bien entendu, c’est avant tout une histoire d’amour entre deux personnages, Griffon Moss et Sabine Strohem. Lorsque vous regardez de plus près, vous pouvez aussi découvrir un thriller psychologique. Encore plus loin, vous découvrirez le caractère métaphysique de la quête des personnages. Enfin, toutes ces facettes de la correspondance de Sabine et Griffon sont aussi entourées d’allusions à l’alchimie et tous ses avatars. Mes ouvrages comportent donc plusieurs couches. Le lecteur a donc le choix de demeurer, comme un patineur, à la surface du livre ou de pénétrer plus profondément au cœur du récit pour raffiner son interprétation. C’est d’ailleurs pourquoi je trouve cela fascinant lorsque différents lecteurs de mes livres se rencontrent dans une même pièce. Je ne tiens cependant pas à mettre le fin mot aux interrogations. Je préfère l’ambivalence et le monde des questions, pas celui des réponses.

Le Griffon est le premier d’une série de trois livres.

Oui, j’ai déjà terminé le second livre qui s’intitule Alexandria et qui devrait être publié à l’automne 2002. Je travaille actuellement à la réalisation du troisième tome qui s’intitule The Morning Star et qui devrait conclure toute la série des six livres consacrés à Sabine et Griffon.

Pouvez-vous dire aujourd’hui si vous retournerez un jour vers cet univers?

The Morning Star semble une véritable conclusion mais je ne sais jamais si ce sera vraiment la fin. Quand j’ai mis la touche finale à la première trilogie, je n’avais aucunement l’intention de poursuivre. Tout est arrivé par accident! Ce que je veux dire par là, c’est que les livres s’écrivent eux-mêmes dans un certain sens. Il y a un an, je discutais avec un ami des personnages de Griffon et Sabine et je lui ai affirmé que j’en avais bien fini avec eux. Cependant, je me suis ensuite rendu compte qu’ils m’habitaient toujours, quelque part dans un recoin de mon esprit. Quand vous travaillez sur quelque chose, vous ne vous rendez souvent compte de ce que vous faites qu’un peu plus tard, un peu comme le sens des rêves. Vous essayez d’interpréter vos songes à votre réveil mais leur véritable sens peut vous apparaître que six mois plus tard. C’est ce qui est arrivé avec la suite de la trilogie de Sabine et Griffon. J’ai commencé à prendre des notes qui, au bout du compte, m’ont fait dire :  » Mais je suis en train d’écrire un nouveau livre! « . Ainsi, quelque temps avant Noël, j’ai commencé à écrire furieusement pendant six semaines. Au fond, cette histoire confirme ma théorie selon laquelle les éléments de la création demeurent en nous et que l’artiste doit les laisser émerger sous une certaine forme, à condition bien sûr de se rendre disponible à l’acte créatif au bon moment.

Votre art semble faire écho aux propos de Samuel Beckett qui disait que  » la création consiste à créer de l’ordre à partir du chaos « .

En effet, je décris souvent mon art comme cela d’ailleurs. Je dirai cependant que je raffine le chaos. Ainsi, lorsque je crée un collage, je commence par un fouillis indescriptible. J’isole ensuite quelques éléments puis je mélange à nouveau le tout. Petit à petit, l’œuvre prend forme d’elle-même.

Un fouillis constructif, quoi ? Comme quoi le désordre a du bon…

Exactement! (Rires) Cependant, si le collage ne prend pas forme graduellement, vous vous retrouver avec un fouillis, un point c’est tout.

Dans la première trilogie, le lecteur découvre qu’il est possible pour une seule personne d’être habité par deux esprits, en l’occurrence, Sabine dans l’esprit de Griffon et vice versa. Dans Le Griffon, vous compliquez les choses car nous avons maintenant affaire à quatre personnes…

Pourquoi pas ? Si l’on adopte le point de vue du lecteur dans Le Griffon, nous ne savons toujours pas qui est qui et ce qui est en train de se tramer. Matthew Sedon, le jeune médecin, reçoit une carte postale de Sabine tandis que sa bien-aimée reçoit une lettre de Griffon Moss. Le duo est devenu quatuor mais on ne sait pas encore quel rôle appartient à qui, qui est réel et qui ne l’est pas. Le mystère demeure entier et c’est là que réside l’intérêt du livre. J’ai débuté ma série avec Sabine etGriffon car ils étaient parfaitement à l’opposé. Que Sabine soit un fantasme de Griffon ou le contraire demeure possible car tout cela dépend de votre point de vue et si vous rencontrez quelqu’un qui veut dire quelque chose pour vous… Je m’explique : Vous pouvez emprunter le même chemin cent fois, croiser plusieurs personnes et ne jamais les remarquer. La 101e fois, vous devenez soudainement sensible à ces gens. Est-ce parce qu’ils sont apparus comme par magie ? Non, ils étaient toujours là mais vous pouvez maintenant mieux les cerner. Dans un certain sens, j’ai créé cette dernière rencontre dans mes livres.

Vos livres sont conçus comme des ouvrages très interactifs. Un peu comme votre perception de la lecture?

Je crois que les livres sont plus qu’un simple ramassis de visions de l’univers qui nous entoure et d’idées qu’il nous appartient d’endosser ou de réfuter. Je préfère jouer la carte de la provocation et du questionnement. Mes livres sont faits pour provoquer l’apparition d’énigmes personnelles. En le stimulant ainsi, je réveille leur conscience de lecteurs.

Le principe qui sous-tend vos livres est assez odieux: lire les lettres des autres…

C’est une contradiction en effet car j’offre la permission d’être un voyeur. Je satisfais ainsi un plaisir délicieux, un peu comme si quelqu’un vous ouvrait les pages de son journal intime.

Plusieurs rumeurs circulent à l’effet qu’un film sur la trilogie serait en cours de production. Qu’en est-il exactement ?

Voilà bientôt neuf ans que circule cette rumeur à propos de l’adaptation cinématographique. Le projet a été revu à travers treize scénarios et beaucoup de grands studios m’ont offert des idées mais je les ai toutes refusées. Je travaille plutôt présentement à l’élaboration d’une série de six films sur tous les tomes de la série. Ainsi, il serait possible de mieux suivre l’évolution des personnages et les différentes facettes de la correspondance.

Vous allez avoir besoin d’un réalisateur visionnaire. Quelqu’un comme Peter Greenaway (Notes de chevets, Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant…)

J’adore le travail de Greenaway. Vous avez raison, les films devront être réalisés par quelqu’un qui puisse avoir une bonne vision de mon univers. Greenaway, par exemple, est aussi un peintre et il n’hésite pas à inclure beaucoup de narration dans ses films. Il est important de bien associer ces deux éléments. Vous pourriez enlever tous les mots des ouvrages consacrés à la correspondance de Sabine et Griffon et vous n’obtiendriez rien qui n’ait du sens. Toutefois, mes œuvres picturales ne sont pas des illustrations. Vous pouvez les nommer comme vous voulez mais elles ne sont pas des illustrations. Elles sont en fait la moitié d’un seul être, d’un seul livre.

Lorsque l’on feuillette vos ouvrages consacrés à Sabine et Griffon, on est toujours frappé par la somme de travail que vous devez accomplir. Combien de temps vous demande chacun de vos livres illustrés ?

Du début du processus de recherche jusqu’à la toute fin, je dois compter une gestation d’au moins neuf mois. Certains de mes livres, comme The Museum at Purgatory`, m’a demandé plus de deux ans car je devais construire moi-même tous les  » pop-ups  » insérés dans le livre.

Est-ce que vous supervisez les traductions de vos livres ?

Au début, je n’avais pas le temps de voir le travail des traducteurs et de donner mon avis sur la calligraphie. Maintenant, j’ai mon mot à dire et je suis très satisfait du travail. En ce qui a trait à la langue, j’aimerais être polyglotte!

La calligraphie que vous utilisez change aussi au fil de la narration…

En effet, si vous regardez la fin de la première trilogie et Le Griffon, vous pouvez remarquer que l’écriture de Griffon se confond de plus en plus avec celle de Sabine. Même leur style de collage évolue et se confondent entre eux. Tout cela nous permet de croire qu’ils forment une entité antagoniste, un duo étrangement relié par l’esprit, un peu comme des jumeaux. C’est là tout le charme de la série…

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