Nancy Huston : Le miracle Huston

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En vingt ans de carrière, Nancy Huston a su développer à travers ses romans et ses essais une réflexion sensible et généreuse sur les questions de l'identité, de la mémoire et sur les liens qui unissent les générations. Après une série de romans dont plusieurs ont été couronnés par de prestigieux prix (Goncourt des Lycéens, Prix du Gouverneur général), l'auteure reprend ses mêmes thèmes dans Dolce agonia mais, cette fois, avec une clairvoyance et une assurance qui nous font dire que son dernier opus, une somptueuse toile de sentiments et de souvenirs évoqués au cours d'un repas, a quelque chose d'un roman universel promis à une grande renommée.

Nancy Huston est la douceur et la simplicité même. Difficile, alors, de croire que dans son dernier roman, l’auteure canadienne se prend pour… Dieu ! Pour être plus précis, l’écrivaine, qui a depuis le superbe Instruments des ténèbres prouvé sa maîtrise de l’art narratif, donne cette fois la parole au créateur qui, de son trône céleste, surveille un repas organisé par le poète Sean Farrell, lors du Thanksgiving. Quoique, pour le Créateur qui se dit, d’ailleurs, fort modeste devant les artistes, il n’y ait aucune surprise quant au destin de chacun des invités, cette soirée revêt un caractère spécial. Ainsi, la mort tragique d’êtres chers emportés trop tôt, les amours de passage et le spectre d’une santé déclinante sont autant de fugaces pensées – livrées à la manière d’instantanés par le narrateur omniscient – qui traversent l’esprit des convives attablés.

D’emblée, Dolce Agonia se présente donc comme un véritable tour de force narratif tant les anecdotes de chacun, multipliées à la puissance Huston, forment un tableau émouvant et étonnamment homogène. Selon l’auteure, le défi que constituait l’écriture de son dernier opus la hantait depuis longtemps :  » Je ne sais si je peux dire que c’est la somme de tout ce que j’ai fait auparavant, mais je peux certes dire que c’est le livre le plus difficile que j’aie eu à écrire à cause du nombre de personnages, de l’absence d’histoire porteuse ou d’intrigue évidente. C’est, en fait, un livre que j’ai commencé à construire dans ma tête il y a une dizaine d’années. À l’époque, je l’imaginais comme les quatuors pour cordes de Beethoven, comme quelque chose de très complexe, serré avec plein de fils de couleurs différentes. J’ai donc commencé à écrire cette histoire d’un groupe d’amis mais je n’ai pas réussi à la compléter. Néanmoins, ce travail est devenu La Virevolte. C’est pourquoi il y a des personnages en commun avec Dolce Agonia. Je crois qu’à l’époque, j’étais trop jeune mais j’avais déjà le titre en tête, et le projet s’est précisé au moment où j’ai écrit L’empreinte de l’ange qui était, pour moi, comme un coup de foudre. Enfin, quand j’ai eu terminé ce roman, j’ai repris pour la troisième fois Dolce Agonia, Et j’ai su que c’était la bonne. Je ne dirai pas que c’est l’apogée de mon œuvre mais je savais que je devais l’écrire maintenant, un livre pour la quarantaine, quoi ! « 

Point de vue original, la vision de Dieu s’est de plus imposée dès le début de la rédaction de Dolce Agonia :  » La position de Dieu ne m’a pas facilité la tâche qui, tout au long de l’écriture, est demeurée difficile. Je n’ai jamais pu me laisser aller au fil de la plume et suivre le plaisir des phrases qui sortent petit à petit. C’était plutôt un véritable casse-tête de rendre le tout agréable à lire. Je n’ai jamais eu autant conscience du lecteur et de sa perception, ce qui n’est pas toujours agréable pour un écrivain. Dieu était là depuis le début, c’était une des idées motrices du livre. Je pouvais m’arroger tous les droits et pénétrer dans l’avenir et dans le passé de mes personnages, dans un méandre totalement libre et arbitraire, me moquer de toutes les lois de la narration romanesque. Voilà donc l’énergie du récit « .

Dolce Agonia s’inscrit parfaitement dans la continuité des romans qui lui ont, au cours des ans, permis de séduire un lectorat fidèle, de Cantique des plaines à Instrument des ténèbres en passant par L’empreinte de l’ange. Les affres du temps qui passe, la brûlure des passions et la question identitaire sont autant de leitmotivs de l’œuvre de Huston qui trouvent écho en Dolce Agonia. Ainsi, c’est avec émotion que l’on découvre des événements intimes qui ont marqué l’existence des convives et qui ont à trait à la question de l’héritage des générations, comme celle du vieil homme qui laisse de menues indications sur le fonctionnement des objets de sa maison :  » Cette anecdote, comme presque toutes les anecdotes dans le livre, est vraie. Un peu comme un tricotage d’un millier de petites histoires qu’on m’a racontées et que j’ai pu prendre. Je ne sais cependant pas pourquoi je suis plus sensible à ce type d’histoire en particulier. Le mystère de l’individu ? Je traite toujours du temps qui passe car c’est un thème universel du roman qui concerne plus particulièrement Dolce Agonia. Depuis Cantique des plaines, depuis que je suis mère aussi de deux petits Français, le thème de l’héritage m’intéresse. Leur monde intérieur ne ressemble pas au mien, ni à celui de mes parents, c’est ce qui est fascinant, surtout pour quelqu’un qui, comme moi, est à la croisée des cultures « .Dans la même veine, les participants au souper de Sean Farrell ont en commun une certaine angoisse de la vieillesse, qui  » ressemble toujours à un déguisement  » en comparaison à la jeunesse, source de  » vérité  » :  » Cette idée m’a passé par l’esprit quelquefois, par exemple lorsque l’on regarde les photos de la carrière d’un acteur qui a été photographié à plusieurs reprises dans sa vie. On est frappé par le fait qu’il y a un moment où cette personne se ressemble le plus, c’est l’image qu’on retient d’elle, celle qui lui sied le mieux. Après, cette vision est altérée par les traits grotesques de la vieillesse. On ne peut pas croire, lorsque l’on est petit et que l’on regarde une photo de sa grand-mère plus jeune, que c’est la même personne « .

Entre les chapitres qui sont autant de moments charnières du souper, Huston laisse aux bons soins du Créateur de nous livrer le destin qui attend les convives. Toujours tragiques, souvent injustes, les derniers moments de ces personnages ne doivent cependant pas laisser croire que Dolce Agonia n’est pas une œuvre empreinte d’espoir. Au contraire, de ce souper qui a des allures de dernière Cène émane une soif de vivre insatiable :  » J’ai entendu à la télé que c’était un roman amer et ça m’a choquée, car c’est un élément qui est pourtant absent de ma palette de sentiments. Je ne connais pas l’amertume. Il n’y a pas d’espoir à l’état brut, mais plutôt un espoir du maintenant, et s’il y a un message dans ce livre, il s’inspire sans doute du Carpe Diem. Nous sommes obligés de vivre dans l’instant présent. On a intérêt à vivre le moment, à écouter les gens avec qui on est, à bien les choisir mais surtout à bien les aimer « .Pour ce qui est de l’idylle vécue entre Nancy Huston et ses lecteurs, il semble bien qu’elle ne veuille pas se terminer car l’auteure canadienne publie simultanément Les Visages de l’aube (avec Valérie Winckler) et la version poche de son Journal de la création. Huston nous réserve donc encore de bien douces agonies.

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