Monica Sabolo : Une écrivaine hantée

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Crans-Montana. Sophia Loren, Roger Moore ou Michèle Morgan s’y baladaient, cheveux au vent. Ça paraissait bien d’y skier en hiver ou d’y prendre un bain de soleil au bord de l’eau en été. L’écrivaine française Monica Sabolo s’est inspirée de cette station touristique suisse pour dérouler les destinées d’une jeunesse qui s’étiole à travers l’opulence et une quête existentielle.

Bonjour tristesse. Ce roman aurait aussi bien pu s’intituler ainsi si la grande Sagan n’avait pas déjà utilisé ce titre en 1954. Cette atmosphère de lassitude et de mélancolie enivre au fil de pages imaginées par une Monica Sabolo qui avoue avoir été hantée par son histoire après être tombée sur l’album photo d’une amie de la famille revue récemment. Ces clichés datant d’années allant de 1967 à 1974 laissaient entrevoir des jeunes de cette époque passée en vacances à Crans-Montana; étincelant dans la lumière, tous si beaux, sveltes, avec cette dégaine singulière des gosses de riches qui ne manquent de rien, sauf peut-être de l’essentiel… « Ce qui m’a frappée, c’est le fossé entre l’image idyllique et la réalité… Cette amie m’a alors révélé que tout n’était pas si lisse, qu’un malaise planait, que les sentiments restaient intérieurs, que non, ce n’était pas si simple pour eux…», déclare Sabolo, jointe chez elle à Paris.

Ex-rédactrice en chef des pages culturelles du magazine féminin Grazia, celle qui consacre désormais sa vie à la fiction a été secouée par la force de ces photos, si bien que, pour s’imprégner, elle est retournée dans cette station située dans la partie francophone du canton du Valais en Suisse où elle-même était allée petite et adolescente avec ses parents. « Beaucoup d’impressions sont venues et le troisième jour, je ne sortais plus de ma chambre. Puis, je l’ai écrit en dix mois tellement j’étais habitée. J’avais du mal à faire autre chose. J’étais dans un état très souterrain, antérieur, comme si je faisais de la spéléologie. »

Les 3 C
Ce texte, elle semblait le porter en elle depuis toujours, tant il lui est venu naturellement, y compris ses personnages qui ont tout à vivre et à prouver, aussi bien les garçons que les filles, dont les fameuses 3 C qui nous obsèdent encore longtemps après la lecture de Crans-Montana (ne pas prononcer le s).

Elles s’appellent donc Claudia, Chris et Charlie. Elles se tiennent ensemble, forment presque une seule et même femme, l’idéal de ces garçons qui découvrent l’autre sexe comme s’il s’agissait de l’inaccessible étoile en espérant toucher leur peau douce, leurs cheveux fins, sentir leur haleine de gomme à mâcher Hollywood, y goûter un peu. « Elles étaient des apparitions auxquelles nous rêvions, de retour dans nos appartements bourgeois, repassant les souvenirs de nos vacances comme des diapositives où elles défilaient, éclaboussées de lumières, chuchotant des mots doux dans une langue secrète. Elles étaient nos premiers amours, et toutes les autres femmes de nos vies ensuite seraient comparées à elle, et aucune ne pourrait jamais effacer leurs fantômes », écrit Sabolo.

En filigrane à ce qu’ils voient ou fabulent au sujet de ces filles, il y a ces vérités qui les rattrapent dans le détour à mesure qu’ils vieillissent, perdant peu à peu des couches de candeur comme autant de ces beaux habits qu’ils portent en bons fils de riches, trop occupés à garnir leurs poches et à briller égoïstement pour rester aux aguets et veiller… : « Nos parents chuchotaient au téléphone, nos mères se rendaient au Crédit Suisse avec des sacs de voyage. Elles étaient tendues, et même si elles recevaient toujours pour l’apéritif, maquillées, coiffées avec cette perfection morbide, elles passaient de plus en plus d’après-midi dans leur chambre, où nous les trouvions endormies, en collants de soie, recroquevillées comme des enfants inquiets », lit-on.

« Faire de l’argent était un objectif normal chez les adultes de cette génération, ce n’était pas indécent du tout comme ça pourrait l’être aujourd’hui. Ils ne pensaient pas vraiment à ce qui se passait à l’extérieur. Et puis, ils étaient apolitiques, ils traînaient leur “petit livre rouge” avec eux, mais ne le lisaient pas, tout n’était toujours qu’apparences », précise l’écrivaine.

Si la jeunesse d’une certaine époque, ses rêves et désillusions habitent ce roman dans une ambiance mélo-mystérieuse qui fait penser au Virgin Suicides de l’Américain Jeffrey Eugenides, filiation et transmission font aussi partie des thèmes forts de Crans-Montana. « Je suis fascinée par d’où nous venons, ce que nous transportons sans le savoir », précise la romancière qui a remporté en 2013 le Prix de Flore pour Tout cela n’a rien à voir avec moi, l’histoire d’un chagrin d’amour.

Travestissement nécessaire
En se basant sur des faits réels, Sabolo s’est vue rassurée, comme si son imaginaire pouvait se déployer avec plus de vigueur et de solidité (on ne sort pas la journaliste de la romancière…). Quant aux défis de la création, ils venaient plutôt des personnages masculins et de la peur de trahir leur nature, de ne pas les saisir avec la même justesse et crédibilité qu’un homme. « Finalement, comme je les racontais à partir de l’adolescence en convoquant chez moi des émotions probablement plus naturelles et familières, j’ai pu plus facilement par la suite leur faire tenir des propos adultes quand en est venu le temps. »

Bien qu’il y règne quelque chose de désespérant, voire d’inquiétant, dans cette jeunesse désabusée et laissée à elle-même, Monica Sabolo estime néanmoins qu’elle observe des différences majeures avec la jeune génération des années 2000 qui, elle, s’exprime allègrement sur les réseaux sociaux. « Il y a quelque chose de rassurant de les voir parler, émettre des opinions, s’extérioriser. »

Dans Crans-Montana, tout semble scellé par le sceau du silence. Bien sûr, dès les premières pages et grâce au rythme singulier de Sabolo, une aura de suspense reste présente, accélère la cadence à la toute fin, culminant sur des images tragiques qui ne s’oublient pas, donnant même envie de dépoussiérer nos vieux albums de famille pour tenter de saisir au vol une part égarée de nous-mêmes.

 

Crédit photo : © Mathieu Zazzo

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