Martin Page: L’amour en cinémascope

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Martin Page, 30 ans, vit à Paris. Il aime Greene, Wilde et Murakami. Perfectionniste, Page relit maintes fois ses romans et apporte «des corrections jusqu'à la dernière minute, avant que le texte ne parte à l'imprimerie.» Si cela avait pu être possible, il aurait écrit Hamlet «parce que c'est l'œuvre d'art parfaite, à la fois tragédie et comédie (…) : on y trouve amour, folie, farce, vulgarité, guerre, de grands personnages et de plus petits, on rie, on pleure, on tremble...»

Martin Page s’est fait connaître en 2001 avec Comment je suis devenu stupide, satire sociale absurde acclamée par la critique et que le comédien québécois Marc Labrèche s’apprête a adapter au grand écran. À une époque où le milieu n’en avait que pour l’autofiction, le jeune romancier, doté d’une solide culture, imposait un univers fantasque peuplé de héros sympathiques et déjantés où la déconstruction du monde moderne passe par une folie et une langue inventives, savoureuses. Suivent Une parfaite journée parfaite (2001) et La Libellule de ses huit ans (2003), où Page déploie davantage ses dadas, notamment l’amitié comme vecteur des relations, l’amour comme blessure, la difficulté de nouer des liens sincères, voire de simplement vivre, et, présentés sous un mode humoristique mais troublant, le suicide et la superficialité de la société de consommation. Plus abouti dans la forme et le style, On s’habitue aux fins du monde marque un tournant pour Page, qui s’avoue plus sûr de lui et plus que jamais amoureux de la littérature, dont il ne se lasse pas de découvrir «la force et la diversité». Cet élan passionné, le romancier le ressent également pour la Ville Lumière («son histoire, son sale caractère») et ses personnages, un rapport charnel intangible mais réel auquel le lecteur ne peut rester insensible.

Scènes de la vie quotidienne

On s’habitue aux fins du monde est une œuvre dense, émouvante, le genre de livre dont on discute entre amis. Tout commence un soir de gala où Élias Carnel, producteur travaillant pour un grand studio de cinéma parisien, remporte un prix. Sur scène, sous le feu des projecteurs, il débite son discours. Dans sa bouche, pourtant, le goût de la victoire est amer ; Clarisse, sa copine alcoolique des six dernières années dont il a enduré crises et vacheries sans broncher, l’a plaqué pour un acteur. Une déconfiture que l’auteur décrit ainsi : «La première bobine de la vie d’Élias a été perdue, le nitrate d’argent n’a pas résisté. (…) Quand on fait soi-même le film de sa vie, à vingt-huit ans, on pourrait croire à un happy end. Puis arrive un jour de novembre, alors que les premiers flocons de neige se posent sur Paris, où vous vomissez sur le bord de la Seine. Vous êtes bien obligé de vous dire que c’est peut-être la fin, mais qu’elle est tout sauf heureuse.»

Après s’être égaré dans un monde d’apparences, Élias s’aperçoit que la vie n’est pas un film ; que les rencontres, sentimentales ou professionnelles, ne relèvent pas d’un scénario, et que les paroles ne sont pas des répliques. Le roman repose donc sur les concepts d’ombre et de lumière, d’illusion et de réalité — magnifiquement rendus grâce au vocabulaire cinématographique : «Le monde du cinéma est celui qui m’offrait le plus de possibilités métaphoriques, c’était le plus stimulant et le plus inspirant pour les idées et les personnages que j’avais en tête, explique Martin Page. Ainsi, Élias est producteur, il a cette position particulière d’être (il est très présent dans la création d’un film) et de ne pas être (on ignore son rôle). Cela lui confère un statut de fantôme. Il y avait le thème du jeu, celui des acteurs, mais aussi du jeu social. Le cinéma offrait de nombreux prétextes pour parler de ce personnage, de tous ces personnages qui ont des problèmes avec leur identité et leur place dans la société.»

Mon ami, mon amant, mon continent

Dans On s’habitue aux fins du monde, l’amitié est un pilier, et l’amour, une brindille : «Ces deux sentiments se mélangent et se confondent dans les plus belles histoires», pense Martin Page. Dans l’amitié, il n’y a pas le problème du sexe (et ses suites : vie commune, enfants), alors ça tient plus longtemps. L’amitié, pour les personnages de mes romans, est si forte qu’elle est un rempart, pas seulement contre un environnement social hostile, mais d’abord contre l’amour. Car l’amour est une véritable mise en danger. Plus que l’amitié, confortable et rassurante. Dans l’amour, il y a un autre, à la fois proche et inconnu. C’est une promesse de découverte, mais aussi un risque, celui de changer. C’est très déstabilisant de tomber amoureux et de construire une relation avec quelqu’un. Même si c’est merveilleux». Alors comment se sortir d’un dilemme si shakespearien : être ou ne pas être, vivre ou non, aimer ou pas ?

Élias, qui «considère les gens comme des histoires», vit une existence sclérosée, solitaire, à l’instar de ses amis, Zoé, Darius, Victor et Caldeira, qui forment une géographie intime sur laquelle il peut se reposer. Clarisse partie, Élias s’accroche à un important tournage en Afrique, qu’il doit produire. Mais le projet lui échappe, et le voilà chargé du dossier de Margot Lazarus, connue pour ses tentatives de suicide qui suivent chacun de ses romans, dont elle puise l’inspiration dans ses propres échecs amoureux. Élias tombe sous le charme ; Margot est une apparition, un éblouissement qui le déstabilise : «[Elle] possédait une netteté inimaginable. Tout était flou autour d’elle en comparaison. La regarder c’était assister à la révélation de l’opacité intrinsèque du monde». Le rendez-vous d’affaires prend une tournure inattendue mais, craintifs, Élias et Margot adoptent l’attitude des écorchés : la fuite. Commence cependant un long apprivoisement : «Dans ce roman, il n’y a pas de Dieu, raconte Martin Page. On se sauve toujours tout seul. (…) Heureusement, Élias et Margot ont l’intelligence de ne pas essayer de se sauver l’un l’autre. Mais ils trouvent dans leur amour la force d’avoir le désir de se secourir eux-mêmes».

Charité bien ordonnée commence par soi-même. En guise de déclaration, Élias lancera à Margot :
«Je ne veux pas que vous ne m’aimiez pas». Ces paroles s’échangeront sur le seuil de l’appartement de la jeune femme. Jusqu’à ce qu’ils aient respectivement fait la paix avec leur passé et «aient compris que la pire des « fins du monde », c’est d’arrêter de se battre et de refuser de se remettre en cause : se figer et passer sa vie comme une statue», croit Martin Page, ils ne franchiront pas cette limite. Après, qui vivra verra.

Bibliographie :
On s’habitue aux fins du monde, Le Dilettante, 285 p., 38,95 $
La Libellule de ses huit ans, J’ai lu, 158 p., 8,95 $
Comment je suis devenu stupide, J’ai lu, 124 p., 8,95 $
Une parfaite journée parfaite, Mutine/Nicolas Philippe, 113 p., 23,95 $

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