Marina Lewycka: L’art de la mécanique

9
Ça s'appelle Une brève histoire du tracteur en Ukraine et, comme son auteure au parcours singulier, ça a surtout le don de surprendre. Best-seller de haut vol en Angleterre, c'est toutefois loin d'être un traité microhistorique sur la technologie agricole. Oh, il y a bien un peu de ça, mais ce premier roman publié à 58 ans par Marina Lewycka, une résidente du Yorkshire née dans un camp de réfugiés en Allemagne, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, est plutôt une aventure familiale dont «l'humour à haut indice d'octane», disait le Times de Londres, révèle aussi des drames interculturels et historiques rapportés avec beaucoup de finesse et de justesse.

L’intrigue nous présente Nikolaï, vieux veuf malheureux, rêveur et scientifique, qui annonce à sa fille Nadezhda son mariage prochain avec Valentina, une flamboyante jeune Ukrainienne aux yeux bien rivés sur l’espoir d’un passeport britannique. Nadezhda (Espérance) a tôt fait de tisser une alliance avec sa sœur aînée, Vera (Foi), pour tenter d’empêcher l’intruse de s’incruster dans le giron familial, dans une guerre sans merci qui connaîtra de brillants retournements. L’auteure, qui se consacre en ce moment à l’écriture d’un troisième roman après des années à enseigner les relations publiques, sait visiblement construire des mécaniques dont John Deere lui-même aurait été épaté.

Il vous aura fallu de longues années avant d’être publiée. Comment vivez-vous ce succès?
Bien qu’il soit fantastique d’être finalement publiée, je regrette un peu que ce ne soit pas arrivé plus tôt — avec toutes ces années à faire du travail ennuyeux qui ne m’intéressait pas vraiment, alors que j’aurais dû être en train d’écrire. Il y a bien des avantages à ce que ça arrive plus tard: j’ai plus d’expérience et j’espère que ça ne me montera pas à la tête. Mais vous savez, voir ses rêves réalisés, ça n’a pas que du bon. Le rêve devient un boulot, avec toute la routine et la pression de tout autre travail. Et on ne peut plus compter sur son rêve pour se motiver.

En tant qu’immigrant, on peut se sentir ni tout à fait dans une culture ni dans l’autre. Quel est votre rapport à l’Angleterre et à l’Ukraine? Et comment ce rapport culturel a-t-il influencé votre écriture?
Là aussi, je crois qu’on y perd et qu’on y gagne à la fois. Quand j’étais enfant, j’étais trop occupée à m’adapter et à m’intégrer pour m’intéresser à mes racines ukrainiennes. De toute façon, mes parents m’avaient toujours dit que nous étions les seuls survivants de notre famille. Alors je me voyais un peu comme un débris poussé par le courant vers une rive lointaine. Quand mes parents ont vieilli, quand je me suis aperçue qu’ils n’y seraient pas toujours, j’ai compris que si je voulais en savoir plus sur l’endroit d’où je viens, il fallait que je me bouge.

Même si elles sont souvent présentées avec le sourire, les dynamiques familiales, dans votre roman, sont fortement marquées par la frustration et les obligations. Comment décririez-vous la relation de Nadezhda avec sa famille?
Avant d’écrire le roman, j’ai écrit plusieurs années pour une œuvre de bienfaisance britannique qui s’appelle Age Concern, et je me suis rendu compte que ce genre de mécanique s’installe souvent au sein des familles. Il y a toujours un moment où la génération précédente laisse les rênes à la suivante et prend le temps d’être irresponsable — alors que la jeune génération n’est pas toujours prête à assumer ses responsabilités. Ça génère beaucoup d’angoisse — et de comédie.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que le père est tout un personnage. Comment le décririez-vous?
Bien entendu, le père ressemble, sur plusieurs plans, à mon propre père. Je crois qu’il y a un genre d’homme d’Europe de l’Est qui est à la fois un rêveur et un penseur, qui ne grandit jamais vraiment et n’entre jamais vraiment en contact avec la réalité. Je crois que ce que j’aime le mieux chez le vieux, c’est son innocence et son optimisme indéfectibles.

Craigniez-vous que vos protagonistes deviennent trop caricaturaux?
Ce n’était pas un souci pour moi: il y a plein de personnages caricaturaux dans notre monde — et dans ma famille — et je pense qu’une des raisons derrière le succès du livre, c’est que, comme dans toutes les bonnes caricatures, on commence par s’y reconnaître. Mais, bien sûr, sous la surface plus caricaturale se cachent des choses plus complexes et ambiguës.

À quel point le livre a-t-il tiré sa matière d’éléments autobiographiques? Et de ce point de vue: à laquelle des deux sœurs vous identifiez-vous le plus?
Ça doit être très dur d’être un ami ou un proche d’un écrivain: je suis convaincue que la majorité d’entre eux puisent allègrement dans leur entourage pour créer leurs personnages. Dans la Brève histoire du tracteur, je me sens évidemment plus proche de la narratrice, la jeune sœur. Mais le fait d’écrire m’a forcée à m’imaginer dans la voix et la pensée de l’autre sœur, ce qui m’a permis de mieux la comprendre.

Le livre a également des côtés politiques. Vers la fin, le père dit à Nadia que «parfois, la tyrannie vaut mieux que l’anarchie», tandis que les deux sœurs discutent souvent des libertés et de l’ordre qu’elles ont trouvés en Angleterre. Est-ce lié à la double identité des personnages? À la vôtre?
Je me demande souvent à quel point nos positions politiques ont à voir avec l’histoire ou avec notre personnalité. Dans le livre, la sœur qui a grandi dans le calme relatif de l’après-guerre est plus adepte de la libre-pensée, tandis que celle qui a vécu les horreurs de la guerre et la déportation recherche l’ordre et l’autorité. Mais qui sait vraiment d’où ça vient?

Pourquoi le roman compte-t-il autant de mâles aux penchants affirmés pour la mécanique?
Dans le système éducatif d’Europe de l’Est qu’ont connu mes parents, la séparation entre l’art et la science est beaucoup moins étanche qu’à l’Ouest. Mon père était à la fois poète et ingénieur. Ma mère était à la fois vétérinaire et artiste. Alors j’ai grandi en voyant l’art et la science comme faisant tous deux partie de mes traditions. Au-delà de ça, il y a une sorte particulière d’hommes, fréquemment présents dans les départements universitaires de physique ou de génie, qui est plus à l’aise dans l’univers mécanique que dans celui des émotions humaines. Les femmes, même quand elles sont scientifiques, sont beaucoup plus souvent branchées sur leurs émotions. Ceci dit, la sœur de mon père a inventé un avion pliant. Il faudra bien que j’écrive son histoire un jour!

Bibliographie :
Une brève histoire du tracteur en Ukraine, Alto, 400 p., 28,95$

Publicité