Jean-Paul Dubois: la condition humaine

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Converser avec Jean-Paul Dubois, cet écrivain célébré entre autres par le prix Femina 2004, journaliste et observateur judicieux de l'Amérique, constitue toujours une expérience enrichissante et truffée de surprises.

C’est autour de son dernier roman, Les accommodements raisonnables, que l’homme de lettres français évoque en effet d’emblée, avec son habituelle humilité et sa franchise, les interrogations profondes qui l’habitent quant à la poursuite de sa carrière d’écrivain. «Il se peut que je n’écrive pas de prochain livre après celui-ci, je ne sais pas», confie l’auteur d’Une vie française lors de son récent passage à Montréal, une ville qu’il connaît bien et pour laquelle il éprouve un certain attachement. Au sujet de son avenir d’écrivain, l’homme dit aspirer maintenant à se libérer du carcan littéraire, d’un milieu qu’il décrit comme plutôt dur, fermé, désirant retrouver «la fraîcheur», une chose que les livres ne permettent pas vraiment, dit-il, car «on s’enferme dans ce genre de travail».

De sa voix douce, comme volontairement effacée, mais aussi légèrement pimentée de l’accent de son Toulouse natal, Jean-Paul Dubois dit trouver parfois pesant le travail solitaire qu’est l’écriture. Il aimerait maintenant se retrouver dans une communauté vivante, réelle, d’êtres humains, sans pour autant vouloir renouer avec son ancien métier de journaliste, car «[il] ne [sait] pas trop ce [qu’il pourrait] y faire, à présent.»

S’éveiller à notre solitude
Seul, on peut l’être au milieu de la foule ou à côté de ceux que l’on côtoie depuis des lustres; c’est d’ailleurs une partie du propos des Accommodements raisonnables, dont le principal protagoniste, Paul (prénom habituel du héros des romans de l’auteur), tout juste à l’orée de la vieillesse, vit une crise personnelle importante, fondamentale, qui, après avoir atteint son paroxysme, trouvera son aboutissement. Après une fuite de plusieurs mois loin d’une réalité qui lui est devenue étrangère, Paul devra réapprendre à vivre avec les siens dans la France plutôt schizophrène de Nicolas Sarkozy. Pour ce faire, notre antihéros, scripteur de film (un métier que Jean-Paul Dubois aurait aimé exercer), s’expatriera dans la non moins déjantée Amérique de Bush, à Hollywood, plus précisément. C’est là qu’il rencontrera le double rajeuni de sa femme, Anna, qui est restée en France pour aller jusqu’au fond de la profonde dépression qui l’enferme et l’isole.

Paul, donc, fuyant Anna (encore une fois le nom habituel de la femme de l’antihéros chez l’auteur), cette femme-fantôme, mais aussi un père en pleine mutation qu’il ne reconnaît pas, sans compter une France folle de ses lendemains électoraux, se fera script-doctor pour un puissant producteur hollywoodien, sur fond de violence endémique, d’incendies de forêt et de grève des scénaristes.

Portrait d’une Amérique
Les accommodements raisonnables nous présente ainsi un visage très critique de l’Amérique, par touches, que l’auteur décrit comme «maladroite», une société où l’argent est roi et maître, une Californie, spécifiquement, dans laquelle les individus dénués de repères se raccrochent à des pratiques ésotériques, cultivant des champignons aux vertus magiques et curatives, tombant dans les drogues les plus variées, s’adonnant sans plaisir à toutes les dissipations, sans pour autant trouver une forme de paix.

Cette Amérique, que Jean-Paul Dubois fréquente depuis des années, lui qui a tant écrit à son sujet, le fascine et le désespère tout à la fois dans ses excès et sa superficialité. Commentant l’élection américaine, l’auteur est tout à fait désabusé: l’élection (encore éventuelle au moment de l’entrevue) de Barack Obama «n’apporte pas d’espoir d’un changement profond dans la nature de la société américaine», dit-il, soulignant que le politicien s’inscrit lui-même dans la ligne de ces valeurs mercantiles et conservatrices. Et, ajoute-il, faisant allusion à la colistière du républicain John McCain, «comment placer de l’espoir dans un pays où une personne sur deux ou presque semble disposée à voter pour une femme qui croit dur comme fer au créationnisme? Effarant!»

Plongé dans cette Amérique tel un extraterrestre, Paul rassemblera les fragments de sa vie, avec le passage quasiment obligé de l’aventure extraconjugale avec une femme de trente ans sa cadette, pour ensuite revenir à son existence initiale; et pour accepter de renouer avec une vie imparfaite mais qu’il ne peut renier, et dont la valeur est d’ailleurs incarnée, entre autres, par la présence des petits-enfants du héros. En passant, l’enfance a souvent incarné l’espoir, le regard salvateur, dans l’œuvre de Jean-Paul Dubois (Une vie française).

De «nos» accommodements raisonnables
Pour Jean-Paul Dubois, les accommodements raisonnables, c’est aussi le fait d’accepter d’embrasser pleinement ce que nous sommes, notre passé, nos failles, celles de nos proches, la médiocrité même de notre quotidien, pour se tisser une identité. Et en ce sens, Jean-Paul Dubois voit un lien tout naturel avec la définition québécoise des accommodements raisonnables. Lui qui raconte avoir lu «en entier» le rapport de la commission sur les pratiques d’accommodement liées aux différences culturelles n’a que des bons mots pour cette démarche du Québec, qui vise à aborder de façon sereine la question de l’intégration des communautés.

L’écrivain se dit plutôt admiratif face à l’idée (contenue selon lui dans la démarche québécoise) que le bien commun et la coexistence harmonieuse puissent justifier des dérogations à certaines lois, certaines règles. La société québécoise est complexe, dit-il, et semble aborder avec finesse des questions aussi cruciales.

Du point de vue du lecteur, Les accommodements raisonnables nous ramène, pour notre plus grand bonheur, le grand souffle littéraire, la force évocatrice d’Une vie française, avec sa vague déferlante de réflexions autant sur les grandes que les petites choses de l’existence, depuis la condition humaine jusqu’à la dynamique politique; de petites phrases sobres formulées dans l’humour autant que la finesse, presque sans y toucher, par un protagoniste à saveur d’Étranger, toujours un peu en retrait des choses, des êtres et de lui-même. Car entre autres talents, Jean-Paul Dubois a l’art d’en dire beaucoup sans souligner à gros traits, donnant à son lecteur le bénéfice de l’intelligence et de la curiosité.

L’AUTEUR
Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, puis grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur, il examine attentivement les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l’Olivier: L’Amérique m’inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain, Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans: Je pense à autre chose, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi, etc. Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Seuil, 1996) et le prix Femina et le Prix du roman Fnac pour Une vie française.

Bibliographie :
Les accommodements raisonnables, Jean-Paul Dubois, Éditions de l’Olivier, 260 p., 29,95$

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