Chagrins d’école, quêtes spirituelles et préoccupations environnementales s’entremêlent à même ce roman de l’auteur français Jean-Baptiste Andrea, un écolo avoué qui fait corps avec la montagne dans Cent millions d’années et un jour.

À l’instar de son précédent et premier livre qui avait remporté le prix Femina des lycéens en 2017, Ma reine en l’occurrence, ce second effort de Jean-Baptiste Andrea s’articule une fois de plus autour d’un garçon un rien marginal qui n’entre pas précisément dans le moule. Stanislas, parce qu’il en va du prénom de ce nouveau personnage principal, ne comble pas pour ainsi dire les attentes de son père (surnommé Le Commandant) en matière de virilité, de force et de forme physique. Cette vive critique de la masculinité toxique s’échelonne sur les 272 pages de ce récit d’époque sis entre le début du siècle dernier et les années 50. « C’est une réflexion qui n’était pas consciente, mais dont je me suis rendu compte au fur et à mesure que j’écrivais le livre, confie Jean-Baptiste Andrea. Moi, j’ai toujours détesté qu’on me mette dans une boîte ou dans une case et qu’on m’impose des chemins tout tracés. À 16 ans, je voulais déjà écrire et faire de la scène, puis on m’a dit “c’est pas un métier”. Très tôt, j’ai ressenti le poids de la norme. »

Que ceux qui ont dévoré la sitcom américaine Friends se le tiennent pour dit : il y a un certain parallèle à dresser entre les figures de Ross Geller et Stan. Enfant de la montagne, le héros né de la plume de Jean-Baptiste Andrea grandit à la lisière des Pyrénées, non loin de la frontière franco-italienne, d’où il s’évertue à chasser les fossiles avec son chien Pépin, à défaut d’avoir de réels amis. Une passion pour les restes d’animaux et de végétaux imprimés au creux des roches qui lui vaudra, toute sa jeunesse durant, moult moqueries et insultes. Adulte, il deviendra finalement paléontologue. Sans tellement de surprise.

Or, Cent millions d’années et un jour n’a rien du livre de dinosaures auquel on serait en droit de s’attendre — à la lecture des premiers chapitres, du moins. La quête archéologique et préhistorique des personnages, une joyeuse bande d’explorateurs dépareillés et attachants, n’est au fond qu’un prétexte pour aborder l’impact des changements climatiques. L’hiver sempiternel à la cime des arbres, cet environnement dépeint par l’homme de lettres, n’existe plus que sur des photos et dans les souvenirs de quelques vieillards autrefois intrépides. « L’histoire se déroule en 1954. Maintenant, avec le réchauffement, il ne neige plus à la fin de l’été dans les Alpes. […] C’est la même chose à l’aiguille du Midi de Chamonix et, on le voit partout dans le monde, les glaciers reculent. »

S’il décrit le territoire avec pareille aisance et qu’il se glisse dans la peau d’alpinistes avec réalisme, c’est surtout parce que Jean-Baptiste Andrea a lui-même sondé ces contrées hostiles entre deux films, ces longs métrages qu’il avait pour habitude de scénariser avant de se lancer à plein temps dans la littérature. Il raffole du plein air. « Je ne suis pas un aventurier de l’extrême plus que ça, mais j’adore la montagne et j’y passe beaucoup de temps. J’ai fait beaucoup de randos et de raids de plusieurs jours en montagne, dont un en plein hiver. »

C’est précisément d’un de ses séjours qu’il s’inspire pour décrire les paysages et asseoir l’ambiance de son bouquin d’aventures engagé et aux propensions naturalistes. « On était en tente, en autonomie totale dans les Alpes, et on dormait dans la neige, raconte-t-il, en frissonnant encore un peu. Il faisait -20 °F. En fait, ça m’a beaucoup marqué, cette expérience de passer du temps dehors à cette température, mais sans électricité, sans eau chaude. Le fait de devoir se coucher avec le soleil, aussi. Tout d’un coup, ça m’a fait réaliser à quel point le feu avait changé l’histoire de l’humanité. […] On prend conscience de choses énormes qu’on tenait pour acquises, comme le fait de pouvoir vivre la nuit parce qu’on a de la lumière, le fait de pouvoir actionner un bouton pour en avoir. Ça, c’était fabuleux quand je suis rentré ! Idem pour le fait de pouvoir ouvrir un robinet pour avoir de l’eau chaude. »

Ces traces qu’on laisse
Le silence complet et total des sommets dans le livre fait étrangement écho à nos confinements, à ce retrait du monde préventif auquel le lecteur se prête actuellement en raison de la pandémie de COVID-19 qui perdure. Étrangement, Cent millions d’années et un jour a atterri sur les tablettes des libraires de France en 2019.

Philosophe et peut-être même un peu clairvoyant à ses heures, Jean-Baptiste Andrea y voit un juste retour du balancier. C’est un peu comme si, à ses yeux, la nature reprenait ses droits et de la plus gracieuse façon qui soit. « Indépendamment du contexte [de la pandémie] qui est désagréable, je pense qu’il y a des vertus à trouver dans cette solitude. Moi, je suis très écolo et je remarque que les gens commencent à comprendre qu’ils ne peuvent pas faire n’importe quoi avec le monde. […] Il y a d’ailleurs un peu ce message de l’arrogance de l’homme vis-à-vis de la montagne dans le roman. »

En tentant de la percer à vif à grands coups de pelle et de la conquérir dans l’espoir de trouver les restes d’une créature depuis longtemps oubliée, Stanislas et ses compagnons de route incarnent à eux seuls les travers du genre humain. Rien de moins. « Cette histoire, pour moi, c’est celle d’une quête de sagesse. Je pense que c’est le cas de tous mes livres, de toute façon. Je la cherche désespérément. Pour moi, la sagesse dans ce livre-ci, c’est le fait de ne devenir qu’un avec la nature, en fait. C’est ça, la fin de ce livre. C’est un type qui fusionne complètement avec la nature, avec l’univers. Il y a quelque chose d’un peu bouddhiste et de très mystique là-dedans. C’est un message qui est important pour moi. »

Nul doute que ce livre pavé de drame, mais gorgé de lumière, passera comme une lettre à la poste.

Photo : © Céline Nieszawer / Leextra

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