James Frey: l’évangile selon saint James

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James Frey ajoute à la Bible une troisième partie, Le dernier testament de Ben Zion Avrohom. Rien de moins. Entretien avec un écrivain qui ne connaît pas la demi-mesure.

«Je voulais écrire le troisième livre de la Bible.»
Qui parle?
A) Le représentant le plus dégourdi d’une bande d’ados délirants.
B) Un illuminé, genre Raël.
C) Un écrivain dévoré par l’ambition.

Un peu de tous ces choix (quoique surtout C, vous verrez), a-t-on le goût de répondre. Mais si vous insistez, on peut bien vous le dire clairement: l’auteur de cette déclaration se nomme James Frey. On l’a rejoint sur son cellulaire, il y a quelques semaines, pour discuter de son nouveau roman, Le dernier testament de Ben Zion Avrohom, rien de moins – oui, oui, vous avez bien lu – que le troisième livre de la Bible (c’est la prétention du bonhomme, en tout cas). Rappelons, pour mémoire, que les deux premiers tomes de cette désormais trilogie, sobrement intitulés Ancien Testament et Nouveau Testament, connaissent depuis quelques poignées de centaines d’années un succès de librairie qui ne se dément pas.

«L’idée a germé en 1994. Je travaillais à l’époque dans un dépanneur de Chicago, se souvient l’enfant terrible des lettres américaines. Je bûchais le soir à essayer de devenir un écrivain. Je lisais et relisais le Tao Te King, j’avais l’habitude d’en traîner partout un exemplaire de poche. Le gérant se moquait sans cesse de moi. « Quand est-ce que tu vas nous sortir ton grand livre, writer boy? », qu’il me demandait tout le temps. Un jour, je lui ai répondu: « Je veux écrire le grand livre… de la vie! » Il s’était esclaffé et avait répondu: « Il existe déjà ce livrelà. Ça s’appelle La Bible. » J’avais alors pensé: « Ouain… Si ça a déjà été fait, pourquoi ne pas y donner une suite? »»

Mais d’un strict point de vue littéraire, La Bible, c’est un bon bouquin? L’écrivain de confession catholique, mais qui précise ne vouer un culte à aucun dieu, répond sans équivoque: «C’est un chef-d’oeuvre. Probablement le plus grand chef-d’oeuvre de tous les temps. C’est certainement le livre qui a eu le plus d’influence. C’est probablement le livre qui a changé le plus de vies. Et ça a toujours été mon propre objectif que d’écrire des livres qui sont lus par le plus grand nombre, qui exercent une profonde influence et qui changent la vie des gens.» Quand on vous parlait d’ambition dévorante…

Ben, le messie?
Dans un quartier d’indigence et de souffrances ordinaires (certains reconnaîtront Harlem), Ben Zion Avrohom a l’air de tout sauf du grand rédempteur de l’humanité. Accro aux jeux vidéo et aux bars de striptease, le pauvre bougre mène une petite existence de misère, loge dans un appartement crade, se trimballe comme une loque dans les rues accoutré en parfait crotté. «Je montre une partie de New York et de l’Amérique que plusieurs écrivains refusent de reconnaître, parce que je pense que si un messie devait arriver sur Terre, c’est dans un endroit de ce genre-là qu’il irait. Il aiderait les démunis», suppose l’auteur.

Tour à tour travailleur de la construction, disciple d’une société autarcique souterraine et victime d’épilepsie extatique, le nouveau Jésus qu’imagine Frey ressemble très peu au grand brun à sandales de nos manuels de catéchèse. «Provocation!», s’est-on exclamé chez plusieurs médias américains (disons que Frey a quelques antécédents en la matière). Les critiques déjà parues sont d’ailleurs nombreuses à jauger la teneur subversive, voire blasphématoire, du roman. Depuis notre Québec athée, l’idée que l’on s’insurge pour un livre et les images désacralisantes qu’il mobilise apparaît pour le moins saugrenue. Le principal intéressé abonde dans ce sens. «Je n’ai pas été délibérément blasphématoire, précise-t-il. Ce n’est pas gratuit. Si ça avait été mon intention, j’aurais écrit un livre très différent. Je ne me suis jamais restreint, j’ai écrit ce que je croyais devoir écrire, ce que l’histoire exigeait.»

Impossible donc d’envoyer le sauveur aux danseuses sans que certains poussent les hauts cris. Frey aurait reçu plusieurs lettres haineuses, même des menaces formelles, de groupes d’intégristes religieux. La situation nécessiterait encore à ce jour une sécurité accrue autour de son entourage. «Dans l’Amérique de 2011, montrer un messie différent de ce que les gens attendent est choquant, estime-t-il. Mon message est somme toute assez simple, mais résolument radical: plusieurs des sujets qui nous préoccupent, à propos desquels on se bat, à cause desquels on déclenche des guerres, sont stupides. La plupart d’entre eux sont montés de toutes pièces. Ce que je dis, c’est que le monde serait vraiment plus agréable si on s’aimait tous.»

Éternel insatisfait
Mis au banc du milieu éditorial américain depuis la saga A million little pieces (Mille morceaux, Belfond, 2004), ce memoir-pas-tout-à-faitmemoir qui lui avait valu un procès en direct au Grand Tribunal d’Oprah Winfrey, James Frey avait, aux yeux de plusieurs, rétabli sa réputation d’écrivain à part entière grâce à son précédent roman, L.A. Story (Flammarion). Mais, en éternel insatisfait, le voici qui réplique aux lecteurs qui avaient critiqué le maniérisme de sa plume avec pas moins de treize (!) narrateurs. «C’était ça l’idée, prouver que j’étais capable d’écrire ce que je veux, que je n’étais pas enchaîné à une voix», insiste-t-il.

«Ça a été de loin la partie la plus difficile dans l’écriture du roman, poursuit-il. Les écrivains disent souvent que la chose la plus dure, c’est de trouver sa propre voix, sa propre musique. Moi, j’ai abandonné celle avec laquelle j’écris habituellement et j’en ai construit treize nouvelles, je les ai toutes voulues uniques, distinctes, vraies. Le livre a pris plus de temps à écrire que n’importe quel livre auparavant, précisément à cause de cet aspect. Toutes les fois que je commençais un nouveau chapitre, avec une nouvelle voix, je réécrivais pendant une semaine la première page, encore et encore et encore, juste pour m’assurer que ce soit OK.»

Avant de raccrocher, dites-nous donc ce que vous feriez si on vous conférait les pouvoirs du messie pour une journée seulement? «Je trouverais un enfant mourant et je le sauverais.» Phrase vertueuse pour faire bonne mesure? De ce côté-ci du combiné, on jurerait que non. L’ambition dévore notre James, mais elle n’a pas encore noyauté son coeur. Amen.

Bibliographie :
LE DERNIER TESTAMENT DE BEN ZION AVROHAM, Flammarion, 384 p. | 32,95$

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