Edgar Hilsenrath: (Sur)vivre dans la nuit

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Nous devions interviewer Edgar Hilsenrath. Quelqu'un d'autre s'en est finalement chargé à notre place. Entrevue par personnes et courriels interposés avec l'écrivain mythique de Fuck America dont le premier roman, Nuit, paraît enfin en français.

L’homme que l’on écoute marmonner sur l’enregistrement depuis une douzaine de minutes prend une profonde inspiration. Très profonde. Peut-être en a-t-il soupé de se faire interroger au sujet de Nuit, son premier roman paru il y a près de cinquante ans, finalement traduit en français. Peut-être trouve-t-il franchement déplacée et réductrice la question (Pouvez-vous résumer en une phrase Nuit?) du journaliste québécois que lui transmet son agent. Ou peut-être respire-t-il simplement comme n’importe quel autre monsieur de 86 ans respirerait — un peu péniblement, un peu bruyamment — au terme d’une entrevue.

L’homme inspire profondément, disait-on, puis lâche la réponse la plus bavarde de tout l’enregistrement: «Nuit trace le portrait réaliste des gens les plus pauvres du ghetto et de ce qu’ils ont vécu.» Edgar Hilsenrath, comme les textes glanés sur la Toile permettaient de le craindre, réécrit la définition du laconisme à chacun des entretiens qu’il accorde et semble redouter les réflexions sur son oeuvre comme un vampire, la lumière.

Survivant du ghetto roumain de Mogilev-Podolsk, bourlingueur ayant occupé cent métiers, autodidacte obstiné, auteur du caustique et hilarant Fuck America ainsi que du subversif Le nazi et le barbier (qui adoptait le point de vue d’un S.S. trente ans avant Les Bienveillantes de Jonathan Littell), Hilsenrath avait d’abord consenti (par le biais de son agent) à répondre à nos questions par courriels, en marge de la parution de Nuit, chez Attila. Nous parviendra finalement en format MP3 l’enregistrement d’une drôle de conversation durant laquelle son agent traduit en allemand nos questions avant qu’Hilsenrath en personne ne leur réponde — très, très, très succinctement — de sa voix rêche et traînante distillant un accent à couper au couteau (son agent doit souvent le ramener à l’ordre en lui rappelant de s’exprimer en anglais et non en allemand: «In English, please»). Même lorsqu’on s’aventure sur le terrain de l’actualité afin de recueillir ses impressions sur la loi pénalisant la négation du génocide arménien qu’a récemment adoptée l’hémicycle français (son livre Le conte de la pensée dernière a pour sujet le génocide arménien), le vieil homme se contente d’un sobre, quoique néanmoins percutant: «Les Français ont raison.»

Joint quelques jours plus tard par courriel, son très sympathique, et nettement plus loquace, traducteur français, Jörg Stickan (il cosigne la traduction de Nuit avec Sacha Zilberfarb), se montre rassurant: «Ah bon, il a répondu laconiquement? Vous m’en direz tant», ironiset- il lors de notre premier échange. «Il ne parle jamais beaucoup, ce n’est pas un théoricien», précise-t-il quelques jours plus tard. «Et surtout, même si certains de ses livres sont autobiographiques, il ne parle jamais de ses vraies expériences, ni de ce qu’il a vécu au ghetto, ni aux États-Unis. Rien. Ses livres sont une sorte de masque, de mise à distance, pour ne pas avoir à en parler justement. Avec eux, il a dit ce qu’il avait à dire sur le sujet.»

Un roman noyé
Publié pour la première fois en 1964, Nuit est désavoué dès sa naissance par un éditeur qui fera tout pour noyer un roman subversif et potentiellement litigieux. Dans une Allemagne où les cendres de la Deuxième Guerre fument toujours, qui veut rouvrir les blessures mal cicatrisées de la Shoah a intérêt à enfiler lunettes roses ou gants blancs. Un regard tronqué qu’Hilsenrath refuse; à la figure angélique et héroïque du Juif dans le ghetto, l’écrivain-survivant oppose un homme transformé en bête parce que traité comme telle, un zombie poussé dans ses derniers retranchements par la privation, un vautour farouchement individualiste qui guette toujours du coin de l’oeil son voisin mal en point pour mieux le dépouiller de ses possessions dès qu’il crèvera. Des 1200 exemplaires imprimés, quelques-uns aboutiront entre les mains des représentants de la presse, les autres prendront la poussière. L’évocation de cette malheureuse histoire révèle un Hilsenrath toujours amer. «Elle n’en a aucune», réplique-t-il lorsqu’on s’enquiert de la place que son oeuvre occupe aujourd’hui dans la littérature allemande (on entend son agent le corriger sur un ton affectueux: «That’s not true»).

Jörg Stickan nuance: «Je sais, et je le comprends, qu’Edgar souffre du fait que sa littérature n’est pas prise au sérieux chez lui. Car en effet, il est considéré au mieux comme un dilettante, au pire il est ignoré. Dans l’ensemble, on le place dans une catégorie floue et fourre-tout des « livres sur la Shoah ». À ce jour, personne (universitaire ou critique) ne s’est sérieusement attaqué à son oeuvre, notamment du point de vue formel (qui me tient particulièrement à coeur). C’est un auteur sous-estimé. Je crois qu’il y a toujours beaucoup de malentendus concernant ses livres. Son côté autodidacte et « sale gosse pipi-caca », sans doute.»

Cette scatologie carnavalesque constitue un ingrédient que les lecteurs de Fuck America — récit picaresque à l’humour vitriolique du séjour impécunieux d’Hilsenrath à New York — retrouveront en dose moins ravageuse dans Nuit (dont Fuck America raconte d’ailleurs en partie le processus d’écriture). «Fuck America est ce que j’appelle du « Hilsenrath concentré », explique Stickan. Tout y est sur un espace minimal. La satire, le travail sur la mémoire, les dialogues concis, etc. Nous avons donc remonté le temps en publiant d’abord en 2009 Fuck America, qui est formellement le plus abouti et radical (et donc le plus « distant ») jusqu’à Nuit qui est le plus sobre, voire simple; Le nazi et le barbier (2010) étant la première vraie grosse satire et le projet romanesque le plus culotté.»

Bien que d’une froideur clinique dans son accumulation de scènes cruelles où des Juifs aux aguets calculent le profit qu’ils pourraient tirer de la dépouille de leurs compatriotes agonisants, Nuit serait donc plus que le «portrait réaliste» que son auteur décrit. «Même dans Nuit, il y a des éléments satiriques (qui plus est dans les moments les plus noirs): je pense à la scène d’arrachage de dents, la scène d’avortement, ou le viol de la vieille à la fin, avance Stickan. Même si c’est clinique, ce n’est ni un témoignage ni une écriture réaliste. Cela reste une écriture « à distance ». Le danger, pour nous les traducteurs, eût été de sombrer dans une sorte de langue qui se veut « poignante ». Nous avions conscience d’en quoi Nuit est la matrice des autres livres, et à quel point ils sont, malgré leurs différences, tous dans la lignée du premier.»

Mais revenons à notre fichier MP3 et à la réponse la plus désarmante de candeur de Monsieur Hilsenrath. «Êtes-vous d’accord avec ceux qui claironnent que l’écriture est le chemin le plus court vers la rédemption?», s’entend-on lui demander par la bouche de son agent. «J’étais en dépression avant Nuit, balbutie-t-il. J’ai écrit Nuit et j’ai perdu [I lost] ma dépression.» Que rajouter?

Bibliographie :
NUIT, Trad. de Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb, Attila, 560 p. | 39,95$

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