Donna Tartt : Belle-Amie

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On ne l'espérait plus. Évanouie, celle qu'on surnommait « la petite sœur de Salinger », l'universitaire inconnue propulsée au sommet des palmarès avec Le Maître des illusions. Une décennie de silence qui la transforme, comme son livre, en mythe. Et voilà que sans crier gare, Donna Tartt réapparaît avec Le Petit Copain, un second roman ambitieux coiffé du prix W. H. Smith.

« Dix ans ont été nécessaires à l’écriture de mon premier roman. En ce sens, j’ai respecté mon rythme habituel. Le succès incite souvent les écrivains à produire trop de livres, et je ne désirais pas être pressée par une manière de travailler avec laquelle je ne me sentais pas à l’aise », me répond, au bout du courriel et non du fil, l’auteure du Maître des illusions qui, pour la sortie mondiale de son deuxième roman, refusait toute entrevue téléphonique.

De la même école que Bret Easton Ellis, Donna Tartt est étudiante dans une université du Vermont lorsqu’elle publie en 1993 Le Maître des illusions, un érudit pavé à cheval entre le roman social et le thriller historique, hallucinant mélange de luxure intellectuelle et de décadence toxicomane. L’histoire de ce boursier californien qui, fasciné par un cercle d’étudiants en grec issus de la bourgeoisie, se laisse entraîner dans une bacchanale meurtrière, métamorphose la jeune et jolie Tartt en Cendrillon littéraire. Traduit en vingt-trois langues, le livre compte parmi les rares cas d’engouements médiatiques élevant, à l’image des acteurs ou des chanteurs, une écrivaine au rang de star. Unanime, la critique ne tarit pas d’éloges sur une œuvre à l’époque assez détonante. Quoiqu’on aurait pu s’attendre à la parution rapide d’un deuxième opus, Donna Tartt joue plutôt au fantôme pendant une décennie. Hormis deux nouvelles publiées dans des revues américaines, peu d’indices transpirent sur son existence, les rumeurs les plus folles vont bon train tandis que les fans, eux, désespèrent. Discrète, la romancière se borne à dire qu’après un succès aussi inespéré, un certain temps s’impose afin de retrouver le calme nécessaire à la routine quotidienne : tant pis pour les détails croustillants. Tartt s’avère cependant plus loquace lorsqu’on l’interroge sur la réception critique du Petit Copain, relativement mitigée : « Ce n’est pas le boulot d’un écrivain que de s’inquiéter de la façon dont sera reçu un livre ; son boulot est de créer le meilleur livre possible. Et cela prend le temps que ça prend. Le jeune écrivain doit affronter des projets excitants et difficiles ; c’est ainsi qu’on grandit en tant qu’artisan. Voilà ce qui détermine l’approche que j’ai de l’écriture, de mon travail », explique-t-elle. L’écrivaine, qui lit la langue de Molière et travaille souvent en étroite collaboration avec les traducteurs, a d’ailleurs eu la chance d’approuver la version française de son roman.

Hormis un meurtre comme pivot de l’intrigue, Le Maître des illusions et Le Petit Copain semblent totalement étrangers l’un à l’autre. En effet, dans le second roman, l’action se déroule dans les années 70, les personnages sont des mioches intrépides, de vieilles dames dignes et une bande de dégénérés et l’action est campée à Alexandria, une petite ville imaginaire du Mississippi. Elle-même originaire de l’État américain, Donna Tartt nuance : « Bien qu’ils soient différents d’un point de vue stylistique, les deux livres sont animés par plusieurs thématiques communes : les différences entre les apparences et la réalité, les périls de l’orgueil, l’attrait des gestes maléfiques qui pollue même l’esprit des innocents. Comme l’a dit Sophocle :  » Si le démon commande le démon, où s’arrêtera la chaîne du Mal ? « . Voilà la question que je me suis posée, encore et encore, au cours de l’écriture », confie-t-elle sur son œuvre qui, au demeurant, relève plus de l’hommage aux romans qui ont bercé son enfance que d’une chronique nostalgique.

Le Petit Copain narre la quête obsessionnelle de Harriet Cleve-Dufresne, une fillette de 12 ans déterminée à découvrir l’assassin de son frère aîné, Robin, trouvé pendu dans la cour arrière de la demeure familiale le jour de la fête des Mères. Ce drame horrible, jamais résolu et survenu alors que la jeune fille n’était qu’un poupon, a anéanti sa famille. Entourée d’une mère assommée aux tranquillisants depuis la mort de son fils, d’une grande sœur éthérée, d’une grand-mère autoritaire aux yeux d’acier et de grands-tantes aimables trouvant leur réconfort dans le souvenir de jours meilleurs — les Cleve, jadis fortunés, furent ruinés par un aïeul sénile —, Harriet grandit dans la mémoire de son frère, rarement évoqué et qu’elle finit par idolâtrer. Le père, parti refaire sa vie, n’est qu’un pourvoyeur bienséant. Pour fuir cette atmosphère funèbre, Harriet, farouchement brillante, se réfugie dans les livres : L’Île au trésor, les carnets du capitaine Scott, Le Vent dans les saules, Sherlock Holmes ou Le Livre de la jungle. Ses modèles sont Harry Houdini, Jeanne d’Arc et Alexandre le Grand. Ces lectures exacerbent son tempérament solitaire et hautain : « Les parents de Harriet sont négligents. Elle s’est élevée elle-même, en lisant des livres. C’est en eux qu’elle a tiré ses idées sur la moralité, le Bien et le Mal. À la base, elle tente de recréer le modèle du XIXe siècle, fait d’honneur, d’héroïsme et de sacrifice, et de l’imposer dans sa propre existence et celle de ses proches, et ce pour donner une fin heureuse à la tragédie familiale. Mais la vraie vie, bien sûr, est différente des histoires, comme elle le découvrira », note Donna Tartt.

L’imagination survoltée par ces récits, Harriet se convainc que le meurtrier de Robin n’est nul autre que Danny Ratliff, un voyou du coin. En compagnie de Hely, son seul ami, elle décide de l’éliminer. Ourdie naïvement, cette vengeance place les deux comparses dans une situation périlleuse ; le monde auquel ils se colletteront, peuplé de criminels drogués et de fraudeurs illuminés, marquera, en leur montrant de près le vrai visage de la mort, un point de non-retour : la perte de leur innocence. « Enfant, je me sentais très frustrée que les héros des romans que j’aimais soient toujours des garçons. Cela me semblait irréaliste et injuste. Les petites filles peuvent être elles-mêmes, en accord avec leur personnalité et être encore très héroïques — pensez à Dorothée du Magicien d’Oz ou à Alice de Alice au pays des merveilles. J’ai adoré ces deux romans, même si on comprenait encore indirectement qu’Alice et Dorothée devaient être claquemurées dans le royaume de l’imaginaire, comme si l’idée de laisser des fillettes devenir des héroïnes dans la réalité était trop menaçante. Rappelez-vous que Jeanne d’Arc, le prototype de l’héroïne, a été brûlée sur un poteau », explique Donna Tartt.

Au risque de vous décevoir, je dois vous avouer que le mystère entourant Robin n’est pas résolu. En fait, cet atroce événement se veut l’élément déclencheur d’une suite de péripéties dangereuses, sorte de chasse au trésor inspirée par les premières amours littéraires de la romancière : « Les auteurs que je préfère, et qui m’ont donné envie de devenir un écrivain, sont les romanciers du XIXe siècle : Melville, Tolstoï, Dickens, Dostoïevski, Poe, Flaubert, James, Thackeray. Comme tout lecteur du Maître des illusions doit le savoir, j’aime aussi les classiques des littératures grecque et romaine — particulièrement Homère et les tragédiens grecs. Mais les romans à l’origine du Petit Copain sont les livres que j’ai lus enfant : Kipling, James Barrie, Stevenson, Twain, Conan Doyle. »

Donna Tartt tait également l’identité du « petit copain », laissant béante la porte à toutes les interprétations. Parce que les secrets ont le droit de rester dans l’ombre, tel le chasseur guettant sa proie, comme dans tout grand roman d’aventure.

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