Craig Davidson : Des écureuils et des hommes

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Craig Davidson explore dans Les bonnes âmes de Sarah Court un complexe d’habitation dont la banalité n’est qu’apparente. La cour du voisin recèle des drames que nous ne soupçonnons pas, suggère l’écrivain canadien grâce à une écriture élégamment baroque, sculptant dans la grisaille d’un morne lotissement une tragique vision de l’existence en tant qu’irréversible saut de l’ange dans l’eau trouble de la culpabilité et du regret.

Wesley Bryant Hill, premier véritable narrateur avec lequel nous faisons connaissance dans Les bonnes âmes de Sarah Court, arrache aux eaux du Niagara les suicidaires et les trompe-la-mort qui y échouent après une longue chute. Il faut bien gagner sa vie, non? « Ce que je repêche de la rivière, c’est la mort à l’état pur, observe-t-il. Sans fioritures et pourtant tout à fait naturelle à sa manière, dans la mesure où la nature revêt souvent des formes étranges. Des hommes pliés à des angles qui défient l’entendement. La pression, c’est une vraie garce. »

Un beau matin, Wesley invite donc son fils à accompagner papa au boulot, pour un exercice de simulation. Est-ce cette perturbante scène qui instillera dans l’esprit du jeune homme ce funeste désir pour les cascades qui, quelques années plus tard, le transformera en Evel Knievel bon marché? Le père a-t-il malencontreusement planté dans le cœur de son fils ce désir de flirter avec la mort qui le taraudera jusque dans l’âge adulte? Allez savoir. Comment devient-on qui nous sommes? C’est la grande et insoluble question que contemple sous tous ses angles Craig Davidson dans ce roman en forme de visite guidée d’un lotissement de St. Catharines, au nord de Niagara Falls.

« J’ai toujours détesté les personnages qui sont purement condamnables, parce que si on exclut quelques exemples de l’Histoire avec un grand H, je ne crois pas que ça existe vraiment », fait valoir l’écrivain en évoquant les hommes et les femmes qui, comme son Wesley, prennent des décisions parentales pour le moins discutables. « Le problème, c’est qu’on ne sait pas toujours ce qu’on lègue à nos enfants. Tout ce qu’il reste à faire, en les voyant grandir, c’est souvent de vivre avec la culpabilité et le regret. Mais ce que les gens font pour tenter de se racheter auprès de leurs proches, ça m’a toujours fasciné, et c’est ce dont parle beaucoup le livre. »

Ils volent compulsivement dans les étalages d’un Walmart, se laissent doucement glisser vers la dèche, s’anesthésient au crack, se prennent pour des vampires, tordent le bras à leur petite fille pour qu’elle devienne haltérophile. Ce sont les perdants magnifiques qui, à l’instar de Wesley, surnagent dans cette morne banlieue nord-américaine, la même qu’habitait Davidson enfant, à la différence près que ses parents n’étaient pas aussi dysfonctionnels que ceux qui peuplent son roman, tient-il à préciser. Ils se croiseront tous à un moment ou un autre, sans que leurs destins s’imbriquent pour autant, un procédé qui, dans les mains d’un autre écrivain, n’aurait été qu’un vain artifice, mais qui, ici, permet de prendre la mesure d’un tissu social de plus en plus distendu.

« J’ai passé mon enfance à regarder par la fenêtre les voisins passer la tondeuse. Je les connaissais, mais je ne les connaissais que jusqu’à un certain point. J’ai voulu me demander jusqu’à quel point peut-on vraiment connaître quelqu’un, jusqu’à quel point peut-on connaître nos voisins, et m’imaginer que peut-être nos vies sont toutes liées d’une manière qu’on ne soupçonne pas », explique Davidson au sujet de ce livre d’abord paru en anglais sous le titre Sarah Court, en tant que recueil de « linked short stories ».

1% de science-fiction
Avant de signer Un goût de rouille et d’os, recueil dont la nouvelle-titre a été portée au grand écran par le cinéaste français Jacques Audiard, Craig Davidson publiait sous le pseudonyme Patrick Lestewka de très glauques romans d’horreur. Malgré son allégeance au réalisme, Les bonnes âmes de Sarah Court brouille néanmoins parfois les pistes entre roman de genre et roman littéraire (vous nous pardonnerez cette catégorisation un peu grossière).

N’est-ce pas, après tout, une boîte remplie d’organes humains qui nous adresse la parole dans son prologue et son épilogue? À la blague, l’alchimiste Davidson estime à 1% la proportion d’horreur et de fantasy que contient son roman, avant de se réjouir, sur un ton plus sérieux, que de plus en plus d’écrivains se moquent des frontières artificielles séparant les genres littéraires. Le travail de l’écrivain n’en est-il pas un pas un d’imagination, peu importe l’étiquette qu’estampille l’éditeur sur la couverture de son livre? « Quand on observe l’effervescence actuelle autour de la fiction d’anticipation et du réalisme magique, on constate un étiolement de ce respect plutôt ridicule pour les contraintes très strictes d’un réalisme qui ne voudrait parler que de ce qui est possible dans la vraie vie », souligne Davidson.

La prolifération d’écureuils, que certains résidents de Sarah Court domestiqueront, pourrait aussi être rangée dans la catégorie des légers accrocs au réalisme, insufflant au baroque microcosme de Davidson une dose supplémentaire d’étrangeté.

« Mon grand-père était un homme très intelligent, mais la fin de sa vie a été marquée par une incessante bataille avec les écureuils qui envahissaient son arrière-cour et qui volaient la bouffe dans la mangeoire qu’il avait installée pour attirer les oiseaux », raconte l’auteur, lui-même étonné qu’un détail aussi anodin de la vie d’un de ses aïeuls se soit faufilé jusque dans son livre. « Malgré toutes les stratégies qu’il employait, les écureuils le déjouaient sans cesse. »

Les résidents de Sarah Court ont peut-être davantage en commun avec les écureuils qu’ils le pensent, suggère-t-on. Davidson rigole doucement. « Je pense, oui, qu’ils sont motivés par des choses très simples, à l’instar de l’écureuil, qui ne cherche qu’à trouver des noisettes. Le truc, c’est que ce sont ces objectifs simples comme élever un enfant, être un bon voisin ou rester loin de la dépendance qui sont les plus durs dans la vie. Nous avons tous de ces petites failles dans nos cœurs que nous n’oserions jamais admettre, mais avec lesquelles nous pouvons plus facilement nous réconcilier lorsqu’on les observe chez des personnages de fiction. »

Crédit photo : © Kevin Kelly

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