Béatrice, Virgile, Yann et l’Holocauste

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Le moins qu'on puisse dire, c'est que Yann Martel ne s'est pas simplifié la vie avec son plus récent roman, Béatrice et Virgile. En plus de s'attaquer à un sujet miné et difficile, l'Holocauste, l'auteur de Histoire de Pi multiplie les procédés stylistiques et les références culturelles, et en utilisant des moyens un peu détournés et passablement inédits.

Le livre, gravitant autour d’Henry, écrivain qui n’écrit plus après que son projet de livre sur l’Holocauste ait été refusé par son éditeur, passe par un conte de Flaubert sur Saint Julien L’Hospitalier (meurtrier pénitent, mais massacreur d’animaux impénitent), un traité sur l’art de la taxidermie et surtout, une pièce écrite par un… taxidermiste mettant en vedette une ânesse (Béatrice) et un singe hurleur (Virgile) — un dialogue existentiel évoquant Beckett et Jacques le Fataliste de Diderot. De l’Holocauste, on ne traite directement qu’au début, quand Henry élabore son projet de livre voué à l’échec. Le reste se fait à coups de parallèles audacieux et risqués — par exemple, entre les mécanismes de l’Holocauste et le traitement que l’humanité réserve aux animaux et à l’environnement.

Ce degré d’invention élevé constitue pour Martel une obligation artistique, afin d’éviter à l’Holocauste de devenir une simple anecdote: «Il y a un danger à le représenter de façon purement historique et réaliste. Si l’événement reste seulement historique, il sera oublié. Il commence à y avoir une réaction automatique. À entendre ces mêmes histoires 150 fois, de la même manière, on s’en lasse — et ça ne sert pas la cause.»

En ce sens, il salue la contribution de Maus d’Art Spiegelman, cette BD légendaire où les nazis sont chats et les Juifs souris, ou encore de Tout est illuminé de Jonathan Safran Foer, roman éclaté et postmoderne d’un jeune Juif américain parti sur la trace des origines familiales en Pologne. Dans ces cas, dit-il, le fait de sortir du documentaire historique élargit notre regard sur la tragédie.

Des recherches approfondies
Yann Martel a amorcé ses recherches sur l’Holocauste dès 2003, multipliant les voyages à Auschwitz, en Allemagne ou en Israël, avant d’écrire quatre manuscrits, passés d’un tandem essai-roman à une pièce de théâtre, avant d’aboutir au résultat final. «Personne ne peut me dire que je ne sais pas de quoi je parle», affirme-t-il avec conviction. Ses traducteurs et parents, Nicole et Émile Martel, le confirment: «Sa recherche est consi­dérable. C’est presque un doctorat», témoigne sa mère. C’est pourquoi le romancier a été choqué que certains critiques voient dans son roman une banalisation de l’Holocauste, notamment à cause des aspects animaliers: «J’ai été étonné de voir des critiques littéraires se méfier autant de procédés stylistiques – des métaphores, des fables, etc. Croire que ça dénature l’événement dont on traite, c’est mal comprendre l’art.»

Certains ont peut-être été déroutés par le mélange d’humour et de tragédie, de légèreté et de gravité, d’autobiographie et de fantaisie. Rien n’est simple et direct dans ce parcours à tiroirs. Par exemple, s’il est facile de tracer un parallèle entre Henry et Yann Martel (tous deux auteurs d’un roman à succès suivi d’un projet de livre sur l’Holocauste), l’auteur insiste sur le fait qu’Henry est un personnage naïf, distinct de lui, servant de métaphore sur les Juifs allemands: «Henry est à l’image la vie juive du début du siècle. C’est un artiste, il est multilingue, il fait même dans le commerce en travaillant dans une chocolaterie. De plus, les Juifs d’Allemagne n’ont pas vu venir Hitler, de la même façon que Henry ne s’aperçoit pas que le taxidermiste est dangereux avant qu’il ne soit trop tard. Il a fallu la Nuit de Cristal (les pogroms meurtriers de novembre 1938) pour qu’ils voient vraiment que leur situation était intenable.»

Les réflexions de l’auteur et les parallèles qu’il trace ont certainement de quoi susciter la discussion. Souvent, on se sent un peu ambivalent devant certaines théories, alors qu’à d’autres moments on peut être profondément troublé par les ressorts dramatiques du récit. Travaillé et retravaillé longuement, le livre respire l’effort et semble cependant demeurer pris dans le sujet immense qu’il cherche à transcender.

Yann Martel sort de l’aventure Béatrice et Virgile sans regret, avec l’impression de repasser par un chemin connu. Après l’écriture assez aisée de son premier livre, Paul en Finlande, un recueil de nouvelles primé et accueilli avec enthousiasme, le livre suivant, Self, avait été dur à sortir et reçu froidement. Puis était venu Pi, «une joie à écrire», reçu au superlatif, avant un nouveau tour de roue plus ardu. Or, le prochain livre, né dans la foulée d’un pèlerinage à Compostelle, Yann Martel le voit bien venir à l’horizon: «Avec Pi, je savais tout ce que je voulais faire, il s’agissait que je le fasse. Je prévois la même démarche que pour Pi, cette fois. Il y a trois parties que je vois bien, j’ai 150 pages de notes… J’ai très hâte de m’y remettre.» On lui souhaite bonne route!

Bibliographie :
Béatrice et virgile, Yann Martel, XYZ, 24 p. | 22,95$

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