Alexandre Jardin: Nouvel aphrodisiaque conjugal

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La littérature française fait depuis longtemps la vie dure au mariage. Face à une culture occidentale qui fait l'apologie de la passion éphémère, Alexandre Jardin signe un réquisitoire contre la désillusion amoureuse et le romantisme à l'origine de son célèbre Fanfan. Dans ce roman paru en 1990, un jeune homme voulait prolonger éternel-lement les préludes de l'amour, qu'il répétait sans cesse pour se soustraire à l'usure du temps. Quinze ans après, Alexandre, désormais «affamé d'aventures casanières», change son fusil d'épaule et veut écrire «l'amour de tous les jours».

Alexandre Jardin, défenseur du culte de l’érotisme durable? Qu’est-il donc arrivé au romancier épris de contes de fées? L’âge aurait-il eu raison de son idéalisme amoureux? Rencontré lors de son passage au Salon du livre de Montréal, le romancier n’a rien perdu de son air mutin et un éclat espiègle brille toujours dans ses yeux d’enfant. Son nouveau rêve, Quinze ans après, s’avère aussi fou que celui défendu avec Fanfan. «Ce n’est pas un anti-Fanfan. C’est un anti-amour occidental, lance-t-il, en trublion. Je ruminais depuis des années l’idée d’écrire un roman sur la quotidienneté amoureuse, parce qu’il y a un énorme malentendu. Toute la mythologie amoureuse occidentale est construite sur la rencontre et nos contes se terminent par:  » Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants  » avec, sous-entendu, qu’il n’y a rien à raconter après. Pendant des années, j’ai honteusement collaboré avec mes romans à alimenter ce genre d’idée totalement dépressive. Je croyais qu’il n’y avait rien de mieux que de faire la cour éternelle à une fille.»

Dans son nouveau roman, Alexandre revoit le film Fanfan et se sent étranger à «sa vieille peur devant la précarité du désir». Cette scène a été réellement vécue par Jardin, lorsqu’il a revu le film qu’il a lui-même adapté de son roman: «Ça m’a ulcéré. Je me suis rendu compte que Shakes­peare avait menti: il n’est pas nécessaire de mourir pour maintenir des sentiments à leur apogée.» L’auteur a alors eu l’idée de récupérer ses anciens personnages pour fonder son roman sur la quotidienneté.

Libertinage de la pantoufle
Quinze ans après met en scène les deux héros de Fanfan devenus quadragénaires. Alexandre, alter ego du romancier, vient de rompre avec une Anglaise et n’a jamais vraiment oublié Fanfan, qui vient de divorcer une seconde fois. Poussé par son éditeur, un certain Dizzy qui pense que «la liberté retrouvée de Fanfan peut susciter une étape majeure dans la renaissance de l’auteur, enlisé dans le piège de l’autofiction», Alexandre se lance dans l’écriture de la suite de Fanfan, qui serait l’antithèse du premier, un éloge de l’amour au quotidien. Un cinéaste, Darius, va d’ailleurs tout de suite s’emparer du projet en vue d’en faire un film, mais cette fois, Sophie Marceau et Vincent Pérez seraient remplacés par Yvan Attal et Charlotte Gainsbourg: un couple marié dans la vie, «des terriens normaux».

Le nouveau roman de Jardin ne fait pas l’éloge vertueux du mariage, de la vie à deux, sans relief ni remous, bien au contraire. Il fait le pari de prouver que l’amour durable peut être aphrodisiaque. Son personnage imagine des astuces pour faire du mariage le terrain d’aventures héroïques, inventant un libertinage casanier. Il crée un nouveau vocabulaire amoureux, désignant la douche comme la levrette inattendue, la baignoire comme la missionnaire si je veux. «Je voulais écrire un roman qui montre que la pantoufle peut être l’occasion d’aventures casanières, de folie et d’érotisme quotidiens», précise l’auteur.

Tache de joie sur tableau gris
Par le truchement de ce personnage qui veut «sauver une part de ciel dans l’agonie de l’époque», Jardin propose un discours à contre-courant du cynisme ambiant sur l’amour: «Le vrai problème, c’est que la vie s’est allongée sans que les mythologies amoureuses se modifient. On pouvait croire à Shakespeare quand on mourait à 20 ans, mais aujourd’hui, on vit longtemps et on doit recomposer les mythes, réinventer les grands archétypes.» Vaste et ambitieuse mission que celle de vouloir chanter le bonheur de l’amour pérenne dans un pays qui a pris pour acquis que les bons sentiments ne font pas de bonne littérature. «La France est en grande dépression depuis longtemps, précise Jardin. Mon livre fait tache. La rentrée littéraire, à Paris, n’est bonne qu’à s’ouvrir les veines. Je ne suis pas d’accord avec ma culture, qui torpille la vie des gens. Je me suis dit que, modestement, avec mes petits moyens, j’allais essayer de canarder cette mythologie et de catapulter chez les gens une autre manière de rêver la quotidienneté.»

Jardin détonne du paysage littéraire français en tant que défenseur d’une écriture de la joie: «À Paris, on vit encore sous la domination écrasante du mythe de l’écrivain souffrant. La qualité d’un texte est proportionnelle à ce que l’auteur a gémi avec ardeur. Les romantiques ont réussi leur opération. Il faut être torturé et le bonheur est très suspect.»

L’auteur, qui a connu un grand succès avec Le zèbre, lauréat du Femina en 1988, Fanfan (1990) et L’île des Gauchers (1992), plutôt gentils et idéalistes, avait entamé un virage un peu plus cynique, entre autres avec Le zubial (1997) et Le roman des Jardin (2005). Dans ce dernier, il peignait sans pudeur l’excentricité de son clan familial détraqué versé dans l’adultère, la perversion sexuelle et l’illégalité. Quinze ans après s’inscrit à la suite de cette écriture moins rose bonbon, plus grinçante, bien que l’auteur conserve ce goût déclaré pour l’envolée verbale, les mises en scènes spectaculaires et un style jubilatoire.

Ici, Jardin se moque des travers du milieu littéraire parisien, mais plus encore, il fait preuve d’une franche autodérision. Fanfan est malmené par une certaine Faustine, perfide critique parisienne, héritière de Mme de Merteuil, qui déteste les hommes autant que l’amour. Elle accuse Fanfan de colporter un «fascisme du bonheur obligatoire, une sorte d’intégrisme de la joie». «Tous les cyniques qui galopent autour du couple sont des personnages qui n’existaient pas dans l’univers de Fanfan, qui était monochrome, explique Jardin; ça m’intéresse d’avancer vers un discours radicalement candide, mais qui prend en charge le cynisme du monde.»

Ce cynisme est porté par Fanfan, désillusionnée de l’amour, qui crée sa ligne de robes de mariées dites de ville, portant ironiquement le slogan «mettez du mariage dans votre vie». «Fanfan incarne la majorité des gens aujourd’hui. Elle porte une part qui rêve et une part qui doute. Il me fallait une avocate du lecteur», explique Jardin. En face de cette Fanfan sceptique, Alexandre devra user d’imagination pour la convaincre de la nécessité du libertinage domestique, à l’instar de l’écrivain qui défend un nouvel art d’aimer et assume une verve joyeuse et luxuriante dans une société qui boude le bonheur: «Aujourd’hui, tout le monde croit à l’écriture blanche, au style maigre, dépouillé. Pour moi, c’est la mort du langage. Quand je lis Céline, Hugo ou Rabelais, c’est truculent, charnu. Il y a un appétit de vivre qui s’exprime par une langue joufflue. C’est difficile d’écrire comme ça dans un monde qui n’aspire plus qu’à l’écriture maigre.»

ement converti à l’ascétisme ni à une philosophie austère, Alexandre Jardin demeure un grand jouisseur prêchant le jeu dans la vie comme dans le roman, malgré les désillusions.

Bibliographie :
Quinze ans après, Grasset, 354 p. | 29,95$

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