Andrée Yanacopoulo: Mémoires d’une femme libre

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Andrée Yanacopoulo a fait le tour du monde. Née en Tunisie, elle a vécu en France, en Martinique, en Suisse. En 1960, en pleine Révolution tranquille, c’est au Québec que l’auteure, traductrice, médecin, sociologue et professeure s’est installée avec sa famille. Quatre ans plus tard, un ami lui présente un écrivain qui vient de publier un article intitulé « La fatigue culturelle du Canada français » dans la revue Liberté. Cet homme est Hubert Aquin. Andrée Yanacopoulo en deviendra follement amoureuse. Prendre acte, touchantes mémoires, dévoile le parcours hors du commun d’une femme libre et fascinante et ravive le souvenir d’Aquin, l’un des grands de nos lettres. Bref échange pour une invitation au voyage.

Comment en êtes-vous venue à décider d’écrire vos mémoires?

Ma fille m’a un jour abruptement demandé : « Au fait, tu es née où? En Tunisie ou en France »! Je me suis dit que si ma fille ne savait pas cela, c’était grave! Mais que par ailleurs, c’était attendu, puisque je vis depuis longtemps loin de mes trois premiers enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants, que donc il n’y avait à ce mal qu’un seul remède : raconter ma vie à leur intention.

 

Comment avez-vous abordé cette rétrospective? Dans quel état d’esprit l’avez-vous écrit?

J’ai, en 1992, publié la biographie du Dr Hans Selye, le « père du stress », puis en 2009 celle du Dr Henri Ellenberger, surtout connu pour sa monumentale histoire de l’Inconscient. Je me suis par conséquent retrouvée, toutes proportions gardées, dans le même état d’esprit : avant de penser à rédiger, faire des recherches, bien sûr non plus en bibliothèque mais dans mes papiers personnels, essayer de dégager les traits essentiels tout en respectant autant que possible la continuité d’une existence.  

 

Vous vivez au Québec depuis plus de 50 ans. Quel regard jetez-vous sur votre terre d’accueil?

53 ans exactement. Je suis déçue que le Québec ne soit toujours pas indépendant, que bien des gens qui disent la désirer, cette indépendance, en fait ne veulent rien perdre de leur petit confort et ne sont prêts à aucun sacrifice pour l’obtenir. « Le confort et l’indifférence », comme l’a si bien résumé Denys Arcand. Cela dit, c’est au Québec que j’aurai passé le plus clair de mon existence. Je l’ai vu changer, depuis la Révolution tranquille jusqu’à aujourd’hui, s’interroger, se débattre. J’ai participé du mieux que j’ai pu et à ma façon à ses questionnements, à ses tentatives de réponses… Bref, je m’y suis enracinée, voyez-vous, ne serait-ce que par l’intermédiaire d’Hubert et, par la suite, de notre fils.

 

Vous vous souvenez avec acuité de votre enfance en Tunisie. En quoi cette période a-t-elle façonné votre personnalité?

Je pense qu’on se souvient toujours très bien de son enfance – à moins de carrément la refouler (je connais deux ou trois cas de ce genre), et puis, je n’ai quitté définitivement Tunis qu’à l’âge de vingt-cinq ans : cela représente une longue période de vie! J’en ai gardé le goût de fréquenter des gens dont les façons de faire et de penser sont différentes des miennes, mais qui avant tout et en retour, me respectent et respectent ceux qui sont autres qu’eux-mêmes. Je ne saurais en dire plus en ce qui concerne ce qu’on entend généralement par « personnalité ». Quant au plan physique, c’est clair : j’aime la chaleur, j’aime les paysages désertiques, j’aime la mer – et « aimer », dans les trois cas, est faible! En  fait, j’en ai besoin. Bon, vous imaginez bien qu’il m’a fallu apprendre à m’en passer!

 

De quelle façon l’expérience de la guerre a-t-elle marqué votre parcours?

J’étais désespérée de ne plus avoir classe régulièrement : mes amies et mes cours étaient ce à quoi je tenais le plus, incontestablement. Maintenant, six mois d’occupation, ce n’est tout de même pas la fin du monde. Si encore j’avais été juive…

 

Quand on voyage et s’installe dans autant d’endroits que vous, comment peut-on s’attacher à un lieu, s’y reconnaître?

Vivre quelque part, c’est situer ses actions, ses pensées, ses élans, ses relations dans un cadre nouveau dont on s’imprègne peu à peu pour, idéalement, arriver à le faire sien. On finit par atteindre une sorte d’équilibre dans lequel on fait le tri des avantages et des désavantages, et peu à peu la certitude s’installe : on restera ou on ne restera pas. Mais quoi qu’il en soit, on aura fait une expérience inoubliable, fixée à jamais en nous et qui, par définition, nous aura constitué, enrichi donc.

 

Vous divisez votre parcours au Québec en trois parties, soit « Avant Hubert », « Avec Hubert » et « Sans Hubert ». Quel souvenir gardez-vous d’Hubert Aquin, « le cœur de votre cœur »?

Peu importent les souvenirs, ce qui toujours domine, c’est un arrachement, une privation, un manque.

 

Vous ouvrez une fenêtre sur l’intimité de l’un des plus grands écrivains que le Québec a connu. Comment jugez-vous la place qu’il occupe dans notre mémoire collective?

Je ne pense pas être la mieux placée pour en parler. Mais lorsqu’on me dit : « S’il revenait, que penserait-il du Québec maintenant? », je réponds « Je crois bien qu’il retournerait se suicider… »

 

Vous abordez, à quelques reprises, la situation des femmes et le sujet de la misogynie. En quoi cette question vous préoccupe-t-elle encore aujourd’hui?

J’ai repris le militantisme féministe, car la montée des intégrismes religieux est inquiétante, et les premières menacées, c’est nous, les femmes. Je milite en conséquence pour la laïcité, seule mesure qui à la fois protège et assure le respect de tous et toutes dans la cité. Et si vous voulez me voir bondir, parlez-moi d’une laïcité « ouverte », car pas plus que la justice, la laïcité ne saurait être ouverte ou fermée, elle est, point! 

 

Quelle fut votre meilleure décision?

Rester au Québec après la mort d’Hubert.

 

Quel est votre plus grand regret?

Avoir dû quitter mes trois premiers enfants à un moment donné.

 

Crédit photo: Denyse Coutu

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