Robert Barbault: La vie, mode d’emploi

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Le monde connaît sa sixième grande crise d'extinction. Ne cherchez pas l'astéroïde: la frappe, cette fois, provient de l'espèce humaine. Derrière ce portrait sans complaisance, on trouve Robert Barbault, directeur du département d'écologie et de gestion de la biodiversité du Muséum d'histoire naturelle de Paris. Après Pour que la Terre reste humaine (Seuil), qu'il publiait en 1999 en collaboration avec Nicolas Hulot, le biologiste signe un nouveau livre à l'intention du grand public. Le message d'Un éléphant dans un jeu de quilles, remède de cheval contre les regards simplistes, est clair: la nature n'est pas le carré de sable de l'homme; l'homme n'est pas l'ennemi de la nature.

«Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la» (Genèse: I, 28): le tour du propriétaire proposé à Adam par Dieu n’a guère dévié de sa route avant que l’émergence des discours militants et scientifiques environnementaux et écologiques ne repoussent le balancier à l’extrême, diabolisant l’être humain. «Réconcilier» les deux, voilà le programme de Robert Barbault. Sur près de 250 pages exigeantes mais toujours passionnantes, l’écologue invite à «sortir de cette alternative perverse» qui oppose «adorateurs de bébés phoques» et «porteurs de progrès». Un éléphant dans un jeu de quilles, plutôt que de servir une enfilade d’injonctions, transmet au lecteur les clefs qui lui permettront de juger par lui-même de la réalité de la crise actuelle. «Pour atteindre cet objectif, résume l’auteur au bout du fil, j’ai considéré qu’il fallait d’abord expliquer ce que c’était que la vie, rendre attachante la diversité du vivant. Montrer que dans cette affaire, l’homme est loin d’avoir été constamment en opposition, mais en fait partie.»

La vie, la vie

«Primate aux yeux grands ouverts sur le monde, l’homme a tendance à réduire la diversité du vivant à ce qu’il en perçoit», écrit Robert Barbault au moment de présenter cette formidable prolifération du vivant. De la vie, on en trouve «jusque dans nos matelas, sur notre peau, dans nos intestins.» Des fosses maritimes les plus profondes aux sommets les plus élevés, la Terre en fourmille. À ce jour 1,7 millions d’espèces ont été répertoriées. Si on estime avoir à peu près fait le tour des vertébrés (46 700), on est loin du compte pour les plantes et les insectes: on a décrit 320 000 espèces de ces derniers sur une possibilité estimée à 8 millions. Les grandes surprises surviendront toutefois du côté des bactéries et des virus, véritable «monde du silence» de la biosphère. On ne connaîtrait présentement qu’un virus sur deux cents existants.

Chaque espèce fait partie d’un réseau complexe de liens avec les autres espèces. L’aventure humaine est, de même, un récit au développement chaotique, ponctué de rencontres et de ruptures, de hasards. Cette complexité est cruciale, comme me le fait sentir, voix enflammée, le biologiste: «Toute espèce est une invention prodigieuse. C’est quelque chose qui a résolu des problèmes avec une sophistication dont on n’est pas tout à fait capable à l’heure actuelle malgré nos performances technologiques.» À l’heure où la possibilité de cloner des humains soulève des débats, on trouvera profit à lire le chapitre intitulé «Le sexe, pour quoi faire?», où la sexualité, forme moins «économique» que la division cellulaire pour assurer la reproduction, est décrite comme une formidable machine à produire du nouveau, quand la division n’aboutit qu’à une simple copie. Vaccin contre l’aveuglement de la technique, l’importance de la variété pour la survie d’une espèce reviendra au cours de l’entrevue dans une comparaison entre l’agriculture biologique et la culture d’OGM: «Si on prend, par exemple, la production laitière ou tel type de maïs pour sélectionner des individus qui sont performants dans un contexte donné, bien ciblé, dans des conditions très contrôlées, on va y arriver. Mais dans la nature, avec des parasites, avec des périodes sèches, des périodes froides, on va s’apercevoir que notre organisme ne va pas produire autant qu’on l’avait imaginé parce que la réalité est beaucoup plus complexe. Il aura perdu des capacités de résistance qu’on trouve dans des espèces moins productives.»

Coopérer

Pour remettre les jeux du hasard à leur juste place, l’écologue apporte ceux de l’amour. La primauté du struggle for life en prend pour son rhume: «Il y a non seulement des relations de prédation et de compétition dans la nature, mais aussi de coopération. Redire aujourd’hui qu’il faut qu’il y ait réconciliation entre l’homme et la nature, ça n’est qu’énoncer quelque chose qui a été fondamental dans l’histoire du succès de l’humanité.» Contrats à plus ou moins long terme avec les animaux ou les végétaux, ces interactions sont innombrables. Chacun garde à l’esprit l’amusante image du petit oiseau picorant sans risque entre les dents du crocodile, mais les manifestations de mutualisme ou de symbiose prennent parfois des formes plus douces au cœur de l’humain. Enfin, à son palais! Par exemple, Un éléphant dans un jeu de quilles parle de l’émergence de l’élevage au néolithique, laquelle permettra la culture du lait, du fromage… puis du petit bleu, dû à l’action de moisissures comme le Penicillium roqueforti. Cette savoureuse conséquence est le fruit d’une coopération entre l’homme, l’animal, le végétal et le bactérien.

Et l’éléphant?

«À l’aube du troisième millénaire, l’homme apparaît comme un acteur majeur de la biosphère: c’est une espèce invasive qui pille ses propres ressources, menace d’extinction nombre d’autres espèces et affecte les climats de la planète.» Auteur de ce constat impitoyable, Robert Barbault refuse pourtant de baisser les bras. Le plus urgent, pour lui, est d’ouvrir le questionnement à l’ensemble de la population: «Moi-même, je considère que beaucoup de scientifiques sont trop [ancrés] dans leur spécialité. Le résultat, c’est que certains citoyens bien informés ont une capacité d’analyse scientifique généraliste qui vaut largement celle du spécialiste. Il ne s’agit pas de dire: « Moi, je suis scientifique, donc j’ai raison », mais plutôt: « Examinons les faits, on met tout sur la table ».» Dans cet esprit, le troisième et dernier volet du livre attaque la confusion qui consiste à croire en la conception unidimensionnelle du progrès. Le texte s’impose alors comme un petit traité d’autodéfense intellectuelle. Ainsi, puisque les arguments affectifs des amoureux de la nature n’ébranlent guère la logique du Marché, il propose d’intégrer à ce dernier la conscience écologique. La disparition de l’éléphant d’Afrique n’émeut pas la haute finance? Montrons-lui la valeur économique de cet «ingénieur de l’écosystème», qui, bénévolement, entretient de vastes étendues.

Plus sérieusement, l’homme gagnerait à se souvenir qu’étant originaire de ces mêmes savanes, il est en littéralement pétri. C’est dans cet esprit que Robert Barbault termine son livre par un appel à un «renouveau humaniste», à une participation de tous à la défense du patrimoine vivant de la Terre.

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Bibliographie :
Un éléphant dans un jeu de quilles, Robert Barbault, Seuil, coll. Science ouverte, 266p., 39,95$

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