Prendre la route avec Audrey Beaulé

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Prendre la route avec Audrey Beaulé
À la fois douce et lumineuse, La vingt (Mécanique générale) a des airs de scrapbook sans colle et à l'équerre, qui collige des parcelles de vie d'Audrey Beaulé, dont il s’agit de la première publication. Si la « vingt » du titre fait référence à la Transcanadienne, qui parcoure le récit d'un bout à l'autre, ce chiffre fait aussi référence à l’âge de la narratrice : jolie prétexte pour créer des parallèles entre son existence et la voie asphaltée qui sépare Québec et Montréal. S’y côtoient des réflexions sur l’amitié, la performance, l'intimité et la recherche de modèles, qui plairont à ceux qui aiment les traits de Benoit Tardif, les réflexions de Catherine Lepage et l'authenticité de Julie Delporte. Avant de plonger dans sa BD, offrez-vous le plaisir de lire les réponses d’Audrey Beaulé à nos questions, ci-dessous.

Quel a été le dessin initial qui vous a donné envie de faire cette bande dessinée?
À mon souvenir, c’est le dessin d’une jeune femme assise dans le vide, avançant sur l’autoroute vingt, comme dans une voiture invisible. C’était à la fois un dessin et un collage où la route était bordée de conifères et d’éléments marquants qu’on retrouve sur cette route. Le titre de départ était « Amigo » et avant que je l’imagine en bande dessinée, c’est sous la forme de film d’animation que je l’envisageais.

Il y a beaucoup de parallèles dans votre ouvrage entre les éléments liés à la route (regarder en avant, angle mort, limite de vitesse, etc.) et l’existence, qui vont au-delà du parallèle entre l’autoroute 20 et la vingtaine. Est-ce que le tout était conscient au moment de l’écriture ou cela faisait-il partie de votre élan créatif que d’en ajouter ici et là au récit?
Au départ, même si je considérais que le public cible du livre était les jeunes adultes, j’avais envie que les gens de tous âges puissent s’y reconnaître, que ce soit par des réflexions passées ou présentes. Ce n’était pas conscient au moment de l’écriture, mais ma volonté initiale d’être inclusive en termes d’âges s’est imposée naturellement au fil du récit.

« La vingtaine, c’est un condensé de possibles et d’impossibles », écrivez-vous. Publier un ouvrage faisait partie de laquelle des deux catégories, aux yeux de la jeune vingtenaire que vous étiez?
Publier un ouvrage faisait assurément partie de la catégorie des impossibles dans ma jeune vingtaine. C’était un rêve certes, mais je n’imaginais pas qu’un jour une de mes bandes dessinées serait publiée! J’ai toujours beaucoup dessiné et autour de moi les gens m’encourageaient à continuer. Cela dit, en ce qui concerne mes écrits, j’ai toujours été beaucoup plus réservée quant à eux. Si La vingt existe aujourd’hui, ça m’a demandé beaucoup de courage à dévoiler ce que j’écris et j’ai eu le privilège d’être appuyée d’un entourage encourageant en ce sens. Par contre, j’étais loin de comprendre la difficulté financière pour créer cette bande dessinée que j’ai dû réaliser sur mon temps personnel après le travail et les études, puisqu’une première œuvre ne peut être soumise à une demande de bourse au Conseil des arts. J’ose espérer qu’un jour cette donnée va changer pour la génération qui me succède, puisque c’est vraiment difficile de consacrer du temps de qualité à la réalisation d’une première œuvre sans financement.


Extrait de La vingt (Mécanique générale) 

Votre BD en est une très personnelle. Comment vous positionnez-vous à propos des œuvres dites d’autofiction?
Effectivement, ma BD est très personnelle. Bien que j’écris autre chose que de l’autofiction, j’ai risqué une mise à nue pour mon premier recueil, parce qu’en plus de m’apparaître une nécessité de prendre la parole sur des enjeux qui m’ont touchée et qui touchent certaines personnes, c’est souvent des récits très personnels qui m’ont fait découvrir l’écriture, la bande dessinée. Je crois que les œuvres d’autofiction peuvent être remplies d’agentivité. Pour Barbara Havercroft, « l’agentivité suppose une interaction entre la société et le sujet féminin, dans laquelle ce dernier vise à provoquer des mutations sur le plan des normes, des contraintes ou des limites ». Il y a beaucoup d’éléments personnels dans La vingt que je ne suis pas la seule à avoir vécu. En ce sens, je crois qu’une parole intime peut résonner, voire provoquer des transformations, des questionnements par la lecture. Pour moi, se dévoiler veut aussi dire faire avancer le devenir collectif, ça ouvre un dialogue.

Quel aspect graphique a particulièrement retenu votre attention lors de la création de votre BD?
L’aspect graphique qui a le plus retenu mon attention, c’est le traitement de la composition des pages. J’ai voulu sortir un peu la bande dessinée des traditionnelles vignettes carrées ou rectangles afin de donner corps au texte et aux formes. J’ai essayé de trouver une forme singulière, qui me ressemblait. Ainsi, je crois que l’aspect graphique de la BD est assez « organique », mixte et sensible où chaque élément a été pensé dans l’ensemble des doubles pages du livre. Je crois que cela contribue à dynamiser la lecture.

Quel passage avez-vous préféré illustrer?
Mon passage préféré à illustrer a assurément été le chapitre autour de l’amitié! Bien que chaque chapitre a généré du plaisir dans le dessin, celui autour de l’amitié m’apparaît habilitant, féministe et très positif. Je crois que c’est le chapitre qui me ressemble le plus. J’ai aussi beaucoup aimé faire des recherches autour de la stylistique finale du dessin pour la BD. Après avoir expérimenté longtemps, je suis satisfaite du traitement à l’encre et au crayon graphite de mes images.

En fin d’ouvrage, vous remerciez plusieurs artistes femmes, dont Marjane Satrapi, Julie Delporte, Betty Goodwin, Catherine Ocelot. Qu’est-ce que ces femmes vous ont apporté? Comment ont-elles nourri l’artiste en vous?
Ces femmes ont une sensibilité et une puissance bien à elles. Elles sont singulières et bien que je les connais qu’à travers leurs œuvres, je les aime beaucoup. Elles ont créé leur propre voie et je trouve cela inspirant. Leurs voix existent vraiment quelque part dans mon imaginaire de femme et d’artiste. Elles ont en commun de m’habiter, où j’ai eu envie d’entamer une sorte dialogue avec elles par l’autofiction de La vingt. Parce que je pense que j’écris pour moi, pour l’Autre et aussi pour mes inspirations. La bande dessinée est pour moi actuellement la meilleure façon de dialoguer.

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