Michel Rabagliati: La vie vaut la peine d’être dessinée

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Paul revient dans un cinquième album, Paul à la pêche, un pavé de 200 pages où il est question de l'art de pêcher à la mouche, mais aussi de littérature, du système d'éducation, de différentes formes de violence ordinaire, de Louis Cyr, et de la finale d'Hotel California à «l'air guitar».

À la manière de la série des «Martine», chaque livre de «Paul» porte un titre d’une parfaite simplicité. Cette fois, Michel Rabagliati l’admet, le titre est trompeur. En fait, Paul fait tout sauf pêcher, et le voyage de pêche auquel le lecteur est convié, comme les apartés dont il est émaillé, constitue une tentative de diversion avouée : «Je veux faire oublier la colonne vertébrale du récit : Paul et Lucie attendent un bébé», explique le bédéiste québécois. Une grossesse qu’il raconte l’air de rien, désireux d’éviter le «bizounage autour du bébé» et les stéréotypes sur un thème maintes fois rabâché.

Résultat : ladite grossesse prend la forme d’un véritable suspense, aussi prenant que touchant. On l’a dit : à cette trame se greffe une constellation de portraits, d’anecdotes, de souvenirs et de réflexions qui va au-delà de l’enfilade de scènes plaquées; ces fausses digressions nourrissent le récit et viennent étoffer la personnalité de Paul, lui conférant une épaisseur que ne laisse pas soupçonner le style plutôt graphique du dessin. «Je désirais me rapprocher du roman, mon genre de prédilection en tant que lecteur, révèle Rabagliati, me laisser de l’espace, avec des pages de silence, de descriptions, d’odeurs, d’ambiances, d’émotions, pages qui nécessitent beaucoup de travail et sur lesquelles, malheureusement, bien des lecteurs passent à toute vitesse.»

Par ces développements, Rabagliati traduit son goût des autres, la grandeur qu’il voit dans les petites choses et chez les petites gens, comme dans l’hommage qu’il réserve à son beau-frère passionné de pêche et à sa belle-sœur, travailleuse sociale dévouée. Vous l’avez compris : Paul, c’est Michel. Quant à ses histoires, elles s’avèrent légèrement trafiquées, si bien que le bédéiste considère qu’il verse dans l’autofiction plutôt que dans l’autobiographie. La singularité de son lectorat, par rapport au lecteur de bande dessinée type, n’est pas sans lien avec le genre ni la sensibilité de l’auteur : «J’ai beaucoup de lectrices, des femmes qui, d’ordinaire, ne lisent même pas de BD.»

Paul se surpasse
C’est le propre des séries de permettre aux lecteurs de renouer avec un univers familier. Aussi, ceux qui connaissent déjà Paul retrouveront-ils les éléments qui les ont séduits dans les précédents albums : vraisemblance, temps de narration multiples, fine utilisation des plans fixes et des cases silencieuses, ancrage dans le réel, à la fois géographique (les façades de commerces), temporel (le stade olympique en construction) et linguistique (dialogues d’une authenticité confondante)… : «J’essaie de transposer avec justesse le langage parlé québécois sans verser dans le joual, avec plein d’élisions qui rendraient la lecture ardue. Le texte me vient rapidement. À vrai dire, ça représente surtout un travail d’élagage : je ne fais pas assez confiance à mes images, et ma blonde me dit parfois : « On n’a pas besoin de bulle ici, enlève ça! »».

Tous les ingrédients sont là, mais on sent une volonté de l’auteur de se renouveler dans la continuité : «J’explore, je tends vers un travail d’écrivain, j’essaie d’aller chaque fois plus loin.» On le perçoit dans l’exploitation inspirée des codes et des potentialités formelles de la bande dessinée; dans la multiplication des grandes cases, percutantes et jamais gratuites; dans la représentation de l’imaginaire des personnages; dans l’audace de certaines métaphores; dans le trait plus assuré. «Je vois mon dessin évoluer tout seul sans rien forcer, s’enthousiasme Michel Rabagliati. En illustration publicitaire, il faut faire beau; en BD, mon dessin sert le récit, c’est de l’écriture, je dessine en Times.» Disons alors qu’il a une bien belle «main d’écriture»…

Paul à la pêche est aussi le plus drôle de la série, en même temps que le plus dramatique. Et le plus impudique. L’auteur se dévoile beaucoup, jusque dans certains apartés qui laissent poindre l’essayiste, voire le moraliste en lui. Il se refuse à donner des leçons, mais à travers les agissements et les observations de Paul, il exprime un sens moral qui force l’adhésion, en cette époque plutôt cynique. Le créateur et son alter ego ont quelque chose d’anachronique qu’ils assument tout à fait : il faut voir Paul prier Jésus ou faire une montée de lait contre le piège de l’informatique! Rabagliati s’est d’ailleurs détourné de son «vrai métier» (graphiste) en réaction à l’emprise de la technologie : «Non seulement j’ai englouti une fortune dans l’achat répété d’équipement, mais j’ai fait une surdose de travail à l’ordinateur. Je ne fais plus d’illustration publicitaire; ça roulait, mais je me suis brûlé. J’ai goûté à la BD, je fais tout à la main, et c’est le bonheur, même si c’est moins payant. Je ne regrette pas le virage financièrement périlleux que j’ai pris sur le tard, en réalisant ma première BD à 38 ans.»

Paul fait des heureux
Le succès de Rabagliati demeure sans équivalent dans la bande dessinée québécoise, où les tirages dépassent rarement les 1000 exemplaires. Paul à la pêche est tiré à 10 000 copies. Il en vend autant en anglais. L’universalité des thèmes (emménager en appartement, travailler dans un camp d’été, etc.) lui assure un bon accueil en Europe, où ses albums sont traduits en une demi-douzaine de langues. Pourtant, «il faudrait doubler mes tirages pour que je puisse en vivre, avoue Rabagliati. Je me considère quand même chanceux de créer avec autant de liberté. T’entends rarement dire : « Je suis heureux », mais moi, à 45 ans, je suis parfaitement heureux. Il ne faut pas attendre une apothéose; le bonheur, c’est chaque jour. « Lève-toi et fais-toi une belle journée ». C’est un peu ça, Paul.»

Chez Michel Rabagliati, le quotidien, le banal, l’anecdotique se trouvent magnifiés par son amour de la vie, son attention aux moindres détails qui la composent et qui, peut-être, lui donnent de la profondeur et du sens. Comme Paul, il a une conscience aiguë que son identité et sa personnalité sont tributaires de tous ces riens que le commun des mortels, lui, a négligés et oubliés. Par le foisonnement des thèmes, la richesse visuelle, les trouvailles formelles, l’émotion, l’humanité à fleur de peau, Paul à la pêche rappelle Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain et, comme ce film, donne envie à la personne qui s’y plonge de le faire connaître à ceux qu’elle aime.

Bibliographie :
Paul à la pêche, La Pastèque, 208 p.

Dans la même série :

Paul à la campagne, Paul a un travail d’été, Paul en appartement et Paul dans le métro,
tous publiés à La Pastèque, entre 48 et 152 p. ch., prix variant entre 14,95$ et 23,95$

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