Juanjo Guarnido: On n’apprivoise pas les chats sauvages

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Le crime ne chôme pas et, pourtant, Blacksad s'est fait discret pendant cinq ans. Explications avec son dessinateur, Juanjo Guarnido, alors que paraît le quatrième tome de la série, L'Enfer, le silence, qui se révèle une balade anxiogène et mystérieuse au son de la douce complainte d'un vieux standard de Gershwin, dans les rues fleurant l'humidité de la Nouvelle-Orléans.

On pourrait le croire agacé d’être à ce point pressé par un lectorat qui n’hésite pas à monter au créneau sur la blogosphère pour lui reprocher une pause de cinq ans. Cinq ans sans nouvelles de Blacksad, le félin le plus populaire de la bande dessinée depuis le Chat de Geluck, qui laisse finalement poindre sa blanche gueule dans L’Enfer, le silence, quatrième tome de la série. Et Juanjo Guarnido, son dessinateur, est le premier à s’autoflageller et à regretter ses atermoiements quand on le rejoint au bout du fil: «Je me le reproche moi-même, plaisante-t-il à moitié. Il s’agit en fait d’un concours de circonstances, j’ai travaillé sur un dessin animé et sur une série d’albums pour enfants («Sorcelleries»), j’ai déménagé deux fois, j’ai eu des soucis familiaux. À un moment donné, Dargaud [sa maison d’édition] m’a fait comprendre avec une douce pression qu’il ne fallait pas que Blacksad 4 devienne une Arlésienne.»

Après la résolution de meurtres et de mystères dans de glauques cités non identifiées, c’est à la Nouvelle-Orléans que nous retrouvons l’enquêteur, chat anthropomorphe baraqué comme le Minotaure et ténébreux-circonspect comme Roy Dupuis, flanqué de son truculent et pestilentiel sous-fifre, Weekly, sympathique scribe de journaux jaunes. Un décor qui permet à Guarnido de retrouver les clairs-obscurs et les coloris iridescents des meilleures planches da la série. Un choix de décor qui, a priori, ne l’a pas fait sauter de joie devant son scénariste, Juan Diaz Canales, qui souhaitait que son histoire se déroule au coeur du berceau du jazz. «J’avais peur d’avoir à faire un travail important de recherche, explique le Grenadin d’origine. Je me suis rendu là-bas, ça m’a permis de découvrir cette ville pour laquelle j’ai eu un immense coup de coeur. Je ne le regrette pas du tout, parce que ce travail a été vraiment jouissif. C’était l’année dernière; j’ai trouvé une ville qui renaît de ses cendres et qui le clame haut et fort.» Pourquoi avoir senti le besoin de traverser la mare quand quelques clics sur Google et un détour par Wikipédia auraient sans doute pu suffire? «Ça ne vous donne pas vraiment une idée de ce que c’est qu’une ville, surtout une ville avec un paysage urbain aussi caractéristique que la Nouvelle-Orléans. J’avais fait un prédécoupage après des recherches sur Internet, et je vous le dis: je n’avais pas compris le caractère de cette ville, je la faisais ressembler à quelque chose qu’elle n’était pas. Quand je suis arrivé, je m’en suis rendu compte tout de suite. J’aurais pu passer dix minutes voire une minute dans chaque quartier et j’aurais compris ce que c’était.» Il est de ces choses qui se passent dans l’air d’une ville, qui se vivent plus qu’elles ne s’expliquent, vérité de La Palice que ne nierait pas notre taciturne et quiet «fouille-merde» de Blacksad.

Après avoir dû frayer avec les plus grands intellectuels et nobélisables dans Âme rouge (oui, les fripouilles sont partout), Blacksad, ennuyé par un soporifique boulot de garde du corps, se voit confier par un producteur pas si vertueux que ça la mission de mettre le grappin sur un musicien héroïnomane (on pense forcément à Charlie Parker et à Chet Baker) en cavale. Une occasion de plonger à fond dans la note bleue, qui avait émaillé tous les précédents tomes de la série: «J’avoue que je ne suis fan de jazz que depuis le deuxième tome, dans lequel il y avait une chanson de Billie Holiday. Ce n’était pas une musique qui m’attirait énormément, mais mon scénariste m’a fait découvrir Holiday, Louis Armstrong et puis d’autres interprètes; je me suis intéressé énormément à Ella Fitzgerald et à Nat King Cole.» On entendra ici, dans un attendrissant dénouement marqué au sceau de l’espoir, l’ubiquitaire quoique toujours aussi bouleversante «Summertime», que Guarnido raconte avoir souvent interprétée avec le groupe Slumberland (une formation de gens de la BD toujours active, au sein de laquelle il jouait de la guitare).

Question d’être au poil Si on peut reprocher à la série «Blacksad» son manichéisme latent et ses intrigues minceur – la touche de Guarnido constituant pour beaucoup la principale source d’éblouissements —, ses créateurs ont toujours su contourner l’écueil de la facilité en se jouant des archétypes animaliers. C’est-à-dire en y adhérant fidèlement ou en y allant à rebrousse-poil. «Quelquefois, les personnages correspondent à l’acquis culturel du lecteur et aux personnages des fables. Cela dit, il est intéressant de contrarier l’archétype. Notre critère de casting, c’est la simple apparence physique. Parfois, il y a des personnages comme celui de l’hippopotame dans ce quatrième tome qui, par sa taille, joue un rôle donné non pas parce que l’animal a culturellement une image sympathique ou antipathique; simplement, ça vous fait un personnage avec une masse imposante, qui peut se prendre trois balles dans le ventre et continuer de représenter un danger.

Que les aficionados se le tiennent pour dit: il n’y a pas d’autre long hiatus sur le radar de Guarnido, d’autant qu’il avoue avoir finalement trouvé sa zone de confort avec l’aquarelle, une technique peu usitée en BD, qui aura conféré aux aventures du chat des nuances dignes des impressionnistes. «J’avais d’abord choisi l’aquarelle par masochisme; je l’ai regretté pendant longtemps, mais sur cet album, j’ai commencé à me sentir à l’aise, simplement parce que je crois qu’avant, je travaillais avec le mauvais matériel sur le mauvais papier avec la mauvaise démarche. Mais j’ai découvert des possibilités que j’ignorais parce que j’utilisais une méthode de travail erronée.» Besoin d’être plus rassuré sur la pérennité de la série? «Je pourrais passer le reste de ma vie à ne dessiner que Blacksad et je serais complè – tement heureux», conclut-il. Il faudrait souffrir d’anxiété maladive pour exiger plus beau serment.

Bibliographie :
L’enfer, le silence. Blacksad (t. 4), Juan Diaz Canales et Juanjo Guarnido, Dargaud, 56 p. | 24,95$

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