Es-tu complètement débile, Sylvain? Un Tim Hortons, une usine de désinfectant ou un centre de distribution de masques, peut-être, mais ouvrir une librairie indépendante en pleine pandémie, dans un centre-ville que l’on dit aux limites de la dévitalisation, ça relève de la témérité, non? Le propriétaire de la toute nouvelle librairie Appalaches rigole. « Non, c’est un très bon moment pour se lancer en affaires! »

Pas peu ému d’être le premier client à me pointer au lancement, je suis charmé par la vastitude des lieux. C’est grand, chic, illuminé, ça respire! On peut bouquiner sans se piler sur les pieds. Surtout, le livre règne en maître, sans chandeliers ni bombes de bain, ni jeux de société, ni bibelots de licorne; que des livres. Sylvain Descours est tout sourire, il en rêve depuis longtemps de sa librairie. Il a travaillé pour Renaud-Bray, et Gallimard dans les salons du livre, il connaît le milieu et ses marges, mais maintenant, il veut avoir les coudées franches. Kim Paré-Gosselin, dynamique propriétaire de la boutique Belle et rebelle attenante, lui apporte des plantes; bon, c’est aussi sa conjointe, mais l’attention n’en est pas moins belle. Flanqué du libraire d’expérience David Lessard-Gagnon, qui saura me recommander une excellente bande dessinée quelques minutes plus tard, le comité d’accueil est omplété par l’ami Alberto Navarro, meilleur barista de l’Estrie, peut-être même de l’Amérique du Nord. Il a installé sa machine à l’entrée et offre du bonheur en gobelet aux visiteurs. Latté en main, plus téméraire que jamais, je me lance dans ce lancement matinal à la recherche de mes prochaines lectures.

J’adhère aux propos placés par Gérard Bessette dans la tête de Hervé Jodoin, héros du roman Le libraire : « Selon moi, un lecteur sérieux, c’est celui qui lit consciencieusement les livres qu’il achète, moins pour passer le temps ou pour y découvrir des obscénités que pour y chercher des idées, des théories, des critiques, peut-être contraires à ses propres conceptions, mais susceptibles de le faire penser. » Et je pense aussitôt que cette librairie va contribuer à ma ruine financière. De bons essais sur les tablettes, même pas cachés dans le bas d’un rayon; des romans québécois à profusion, et pas que les nouveautés; tout un présentoir de poésie, et de la bonne. OK, Sylvain s’y connaît.

Dans les livres depuis l’enfance, approvisionné par ses parents profs, le libraire en a lu d’autres. Études en littérature, puis formation de deux ans en librairie dans sa France natale, avant de poursuivre en Espagne avec un sérieux tout à fait relatif. La bonne réputation de la belle province fera le reste. Un ami lui recommande de venir faire un tour chez nous, il tombe en amour et il s’installe. « C’est un peu cliché, je sais. » Ce qui ne l’est pas du tout, c’est le stage qu’il a fait dans une librairie affiliée au Parti communiste quelques années plus tôt. « Il n’y avait pas de ligne dure, mais une orientation. » Il en a une aussi, pour sa librairie. « L’idée, c’est de créer des liens avec les lecteurs, vraiment les connaître et pouvoir faire des suggestions personnalisées. J’aimerais mettre sur pied un projet de libraire de famille, comme un fermier de famille; faire des livraisons à fréquences plus ou moins régulières selon les goûts de chacun. Même livrer des cadeaux littéraires aux proches de mes clients, selon leurs préférences. »

« Selon moi, un lecteur sérieux, c’est celui qui lit consciencieusement les livres qu’il achète, moins pour passer le temps ou pour y découvrir des obscénités que pour y chercher des idées, des théories, des critiques, peut-être contraires à ses propres conceptions, mais susceptibles de le faire penser. »

Fort est à parier que je ne serais pas le seul à commander ce type de paniers. La librairie se remplit d’étudiants, de curieux, de commerçants voisins qui revitalisent le centre-ville de Sherbrooke à bout de bras, sans attendre les grands projets des élus. J’y croise aussi l’auteur William S. Messier et l’éditeur Yves Nadon. Pas de doute, l’engouement y est. « Le marché va plutôt bien, mieux qu’il a déjà été. Les livres québécois profitent d’une bonne visibilité en ce moment. Maintenant, il faut transformer la curiosité en habitude. Pour l’instant, la population est au rendez-vous. On a déjà refait une commande, et lundi on en passe une autre. » En espérant que Sylvain donne raison au mathématicien et romancier Denis Guedj : « Le chiffre d’affaires des librairies est un fichu baromètre pour la société. »

En se joignant aux 125 membres de l’Association des libraires du Québec, Sylvain est conscient qu’il doit personnaliser son commerce, l’animer (du latin animare : donner de la vie). À l’instar d’autres libraires dégourdis, il veut organiser des lancements, des lectures publiques, des événements qui vont bien au-delà de la vente de livres. « On trouve tout sur Internet maintenant, au même prix ou moins cher, pourquoi aller dans un commerce local dans ce cas? Pour les rencontres, pour un vrai service de proximité. Ça passe par la relation. Avant, on voulait des rabais, les grosses chaînes répondaient à ça. Désormais, on veut un service, un lien avec le commerce, avec le libraire. »

Non, Sylvain n’est pas débile. Brillant et agile, plutôt. Lire est une bonne affaire, faire lire aussi. Le livre est une valeur sûre, refuge, une denrée non périssable qui traverse le temps. Et les libraires sont de véritables professionnels du livre, qui peuvent créer ce lien de confiance privilégié avec nous, lecteurs et lectrices à la recherche d’un bouleversement. Il n’en faut pas plus pour que la magie opère. Sylvain a le bagout et un excellent inventaire, rien ne peut l’arrêter. Même pas une pandémie.

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