Comme un hommage au Soldat inconnu, je vous consacre cette chronique, autrices et auteurs jamais publiés. Collègues anonymes, acharnés ou téméraires qui consacrez des mois, des années de travail sur des bouquins dont la matérialisation ne surviendra peut-être jamais, je vous salue bien bas. Beaucoup d’appelés, peu de lus, c’est documenté, mais ces appelés n’ont pas nécessairement moins de mérite que les élus. Les manuscrits qui traînent au fond de vos tiroirs ou de vos clés USB ne sont pas insignifiants. Même refusés quarante fois, même corrigés à 100 reprises en vain, vos mots importent. Peut-être même qu’il est génial, votre livre dont personne ne veut. Battez-vous encore, écrivez toujours.

Allez, je débute avec quelques exemples de refus célèbres, pour vous remonter le moral. Réjean Ducharme, avant de voir L’avalée des avalés publié chez Gallimard et de se retrouver finaliste au prix Goncourt, a essuyé un refus considérable : L’Océantume fut écarté par l’éditeur Pierre Tisseyre, à qui plusieurs reprochèrent vertement de ne pas avoir reconnu un génie. Gallimard n’a pas le flair absolu pour autant : la maison laissera passer l’Ulysse de James Joyce, et Marcel Proust aura été boudé à son tour. Dans le manuscrit annoté du fameux Du côté de chez Swann, nous retrouverons ces mots d’André Gide : « C’est plein de duchesses, ce n’est pas pour nous ». Proust ira publier chez Grasset, mais Gallimard remuera ciel et terre pour le récupérer et publier À la recherche du temps perdu. Bonne idée!

Ça ne vous suffit pas? Vous croyez que ces errances d’un autre temps n’ont rien à voir avec votre chef-d’œuvre contemporain qui végète loin des palmarès? Considérez donc la douzaine de refus essuyés par J. K. Rowling, avant qu’elle séduise un éditeur avec les pérégrinations de Harry Potter. Et Stephen King, qui s’est fait rabrouer trente fois avant de publier Carrie, a finalement rejoint un certain lectorat… Un dernier, mais non le moindre : Paul Auster, qui verra Cité de verre balayé du revers de la main par les grands éditeurs à dix-sept reprises! Sur la mince ligne séparant la persévérance de l’acharnement, ballotté par les courants littéraires et les injustices inhérentes à l’appréciation subjective d’une première œuvre, l’écrivain en herbe peine parfois à maintenir son équilibre (mental, physique ou financier). S’avouer vaincu ou brandir sa plume : le choix peut être déchirant.

Les éditeurs aussi sont déchirés. Mylène Bouchard, directrice littéraire de La Peuplade, en témoigne : « J’estime qu’on reçoit environ 500 manuscrits par année. De ce nombre, je dirais qu’on ne fait jamais plus de 3 projets par année (sur une production de 12 titres, donc 25% des publications d’une année). Le reste des places appartient aux auteurs de la maison et aux traductions. Les choix sont difficiles! » Johanne Guay, vice-présidente à l’édition au Groupe Librex, se voit obligée de décevoir des hordes de romanciers : « Chez nous, on en reçoit entre 300 et 400, et depuis trois ans, on n’en a publié aucun. Un nouvel auteur est en général introduit par un de nos auteurs déjà publiés. Il faut dire que notre niveau d’exigence a augmenté. »

Traînez dans les cafés, librairies et autres salons du livre, astucieux Hemingway de la relève : l’ami écrivain est un sésame! En littérature jeunesse, Yves Nadon, directeur de la maison d’édition D’eux, m’informe qu’il reçoit deux manuscrits par jour. « Dans la dernière année, nous avons publié 12 albums, dont 8 originaux. Et dans ces originaux, certains nous parviennent d’auteurs européens… » Nous frôlons l’infinitésimal. Le site Internet de l’éditeur a le mérite de ne créer aucun faux espoir : « Nous lisons rapidement les manuscrits. Si vous ne recevez pas une réponse dix jours après votre envoi, c’est que votre texte n’est pas retenu. »

Et pour la poésie, c’est plus facile? Kim Doré, directrice générale de Poètes de brousse, me donne l’heure juste : « En moyenne, pour la poésie, je dirais qu’on reçoit un peu plus de 400 manuscrits par année, et on en publie 4 ou 5. » Pour les essais? « Peut-être une centaine. Et on en publie deux ou trois par année. » Ouch! Même son de cloche de la part d’Étienne Poirier, directeur exécutif des Écrits des Forges : « Sans farce, nous recevons certainement 5 manuscrits par semaine, plus ceux des auteurs maison. Et nous n’en publions que 15 par année, plus une revue, Lèvres urbaines, donc 16 publications. Il s’écrit beaucoup plus de poésie qu’il s’en lit, au Québec! » Re-ouch…

Demeurent la microédition, l’édition à compte d’auteur, les blogues littéraires, les ateliers d’écriture, les récitals communautaires et les micros ouverts. Pour être lu ou entendu, le texte peut en effet vivre hors du livre. De nouvelles formes nous attendent sûrement; l’adversité est une contrainte favorisant la création. Le prochain Gutenberg pourrait bien être un écrivain à la conquête d’un moyen d’expression lui ouvrant les portes d’un lectorat infini.

Alors, cher confrère qui peine à émerger, chère collègue qui se demande si elle doit croquer dans le mors et se remettre à l’écriture, ma chronique vous décourage ou, au contraire, vous fouette les sangs? Dans tous les cas, sachez que je vous admire : l’écrivain en place, qui rédige avec un contrat sous le bras et une bourse dans la poche, fait preuve de moins d’audace que celui qui se lance dans l’aventure sans savoir si son livre verra le jour.

Vous l’avez en vous, vous versifiez au réveil et vous concevez des sagas pour mieux vous endormir? Alors, écrivez, écrivez encore, écrivez toujours, et lorsque vous n’aurez plus rien à écrire, corrigez-vous, déchirez tout et recommencez! Après quelques opérations du genre, vous devriez atteindre un certain résultat. La littérature profite d’une effervescence patiente; nous vous réservons une place bien au chaud, au cœur de nos bibliothèques surchargées.

Publicité