Frissons: modes d’emploi

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On lit de la fiction pour bien des raisons : pour apprendre, comprendre, se divertir, s'évader. Et tout cela, pourrait-on dire, passe par le frisson : psychologique, intellectuel, spirituel — ou le bon gros frisson, bien physique.

Prenez Infection, de Scott Sigler. Le schéma du récit est classique, on le connaît par bien des livres et des films: partie d’un point, innocemment en quelque sorte, l’infection se répand. Je serais tentée de dire «déjà venue, déjà convaincue, aurais acheté le t-shirt, mais armoires pleines». Cependant, lorsqu’un auteur réussit une variante intéressante sur un motif consacré, cela vaut un détour. Sigler y parvient non seulement parce qu’il maîtrise très bien le rythme de son récit et le suspense, mais parce qu’il choisit, parmi ses multiples personnages et points de vue, de raconter les événements par l’intermédiaire d’un des infectés, Perry Dawsey, ancien joueur de football américain dont le surnom était «L’Effrayant». Ce qui en dit long sur le caractère du personnage — et n’est pas indifférent à la manière dont il réagit à sa situation.

L’infection en question suscite des frissons physiques garantis à mesure qu’elle se développe: c’est toute l’horreur de l’envahissement et du remplacement par l’Autre, l’Étranger, l’Incompréhensible, sur un plan qui n’est justement pas celui de l’intellect mais de la matière même du corps. D’abord simple démangeaison, cela se transforme, et vous transforme, en s’inscrivant de manière dégoûtante dans la chair (et Sigler n’épargne ni son personnage masculin ni ses lecteurs du même sexe: les parties génitales sont touchées. J’en passe, et de meilleures!) Mais pis encore, cela vous parle. D’abord de manière presque enfantine — et donc glaçante. Et cela vous recrute psychologiquement et mentalement avant de modifier votre comportement. Perry se met à craindre la police, l’armée, tout ce qui est autorité et susceptible de le découvrir et de le capturer. On se rend évidemment compte, à ce stade, qu’il ne s’agit pas du dernier virus échappé d’un laboratoire gouvernemental ou corporatif… Je ne peux en dévoiler plus, et en particulier pas la finale, pour ne pas nuire au plaisir. Mais un avertissement: même si ce premier volume se suffit à lui-même, on annonce une suite — relativement justifiée, ajouterai-je, compte tenu de la nature de l’infection…

Frissonner doublement
Il y a aussi le frisson de l’Étrange, comme dans Les jumelles de Highgate d’Audrey Niffenegger. Les histoires de fantômes sont pour moi comme les histoires d’infection: une autre section dans mon armoire à t-shirts. Mais, là encore, la variante est agréablement inédite. Qu’y a-t-il de plus intéressant, dans l’imaginaire fantastique, qu’être le septième fils d’un septième fils? Être filles jumelles d’une jumelle, selon Niffenegger.

Valentina et Julia sont les filles inséparables et «jumelles en miroir» (c’est-àdire inversées: l’une a le coeur à gauche, l’autre, à droite, etc.) d’Edie, laquelle est la soeur jumelle d’Eslpeth. Les deux femmes furent cependant séparées par une brouille mystérieuse remontant à une vingtaine d’années. À sa mort, Eslpeth laisse à ses nièces un héritage qu’elles toucheront à leur majorité (dans un an, soit lorsque commence le récit): son appartement londonien… et bien davantage, mais elles ne s’en rendent compte que progressivement.

Plusieurs personnes gravitaient autour d’Elspeth: Robert, l’amant spécialiste du célèbre cimetière de Highgate où sont enterrées quantité de personnalités de l’art et de la société anglaises et qui se remet mal de sa perte; Martin, qui souffre de désordre obsessif-compulsif aigu, et dont la femme Marijke le quitte, malgré tout l’amour qu’elle a pour lui, épuisée après vingt ans passés à essayer de l’accommoder. Tous ont une vision plutôt en biais du monde, et une prise relativement incertaine sur le réel, ce qui contribue au ton agréablement flottant, rêveur, un peu schizoïde, de l’ensemble. Les jumelles sont le portrait craché d’Eslpeth à leur âge, et Julia est la jumelle dominante; elle a la même personnalité que sa tante. C’est pourtant autour de la plus timide, Valentina, qui aspire à vivre sa propre vie, que tourne toute l’intrigue. C’est elle qui se rend compte en premier qu’il se passe des choses bizarres dans cet appartement. C’est elle qui, lorsque ces événements auront été élucidés, aura l’idée fatale qui les précipitera vers une fin… douce-amère, à tout le moins. Histoire de fantômes, ai-je dit, parce que ce n’est pas révéler grand-chose de l’intrigue, on le sait très tôt si les jumelles l’ignorent encore: Elspeth traîne dans son appartement. Et là encore, c’est le choix du point de vue qui donne de l’intérêt à cette histoire: nous partageons ses efforts pour affirmer sa prise sur le monde des objets, et communiquer avec autrui. Et, comme il n’y a pas de vilain ici, et que tous les personnages dont nous partageons les sentiments sont bien développés individuellement et rendus sympathiques, l’horreur ressentie à la finale, pour être toute psychologique, voire métaphysique, n’en suscite pas moins le frisson recherché.

Bibliographie :
Infection, Scott Sigler, Milady, 478 p. | 12,95$
Les jumelles de highgate, Audrey Niffenegger, Oh! Éditions, 416 p. | 29,95$

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